La 8e quête

Federer et Wimbledon, l’histoire d’un mythe

Le 3 juillet prochain, Roger Federer va retrouver le gazon de Wimbledon, ce jardin extraordinaire qui l’a déjà fait roi à sept reprises. Ces retrouvailles, quelle qu’en soit l’issue, dessineront évidemment une nouvelle page de cette relation d’exception, tant l’homme a marqué les lieux de son empreinte. Mais le Bâlois ne s’y rend pas une 19e fois uniquement pour le simple plaisir de renouer avec le plus beau décor de l’histoire du tennis, mais bien dans le but de pouvoir ajouter un chapitre à sa légende et à celle qui le lie indéfectiblement au tournoi londonien. Il semble en effet que l’un, désormais, ne va pas sans l’autre. Qu’aujourd’hui «Wimb» est «Rodg» et «Rodg» est «Wimb». Plus encore que Pete Sampras à une époque. Presque autant que Rafael Nadal et Roland-Garros. Et dire que son seul rêve était de gagner Wimbledon. Une seule fois aurait suffi à son bonheur. Il en est à sept triomphes. Sans doute car il devait être écrit quelque part que les chemins du Temple du tennis et de celui qui allait finir par devenir le plus grand joueur de l’histoire finiraient un jour non pas par se côtoyer mais par épouser la même trajectoire. Longtemps. Longuement.

Dans le vert décor, le Bâlois a entamé sa mue et est définitivement devenu «RF», ce gagneur, ce seigneur. C’est en effet là-bas, à Church Road, qu’il est entré pour la première fois dans la lumière (vainqueur du tournoi juniors en 1998), puis qu’il a posé les jalons de sa formidable carrière, en y accomplissant son premier grand exploit (victoire sur Pete Sampras en 2001), puis en y décrochant son premier titre du Grand Chelem, en 2003.

«Avoir pu l’affronter sur le Centre Court est resté un moment exceptionnel pour moi, témoigne Marc Gicquel, ex-37e mondial, qui croisa le Bâlois au 3e tour en 2008. Cela constitue un superbe souvenir car il est véritablement le «Maître» à Wimbledon. C’est incontestablement le meilleur joueur qu’il m’ait été donné d’affronter. Le jouer là-bas est totalement différent que de l’affronter ailleurs. La classe qu’il dégage, son palmarès, son charisme et la touche blanche à la «British» font que c’est bel et bien son jardin. Son aura s’y exprime doublement encore.»

Mais le lien qui existe entre Roger Federer et Wimbledon ne s’est pas construit en un jour, en une seule édition. «RF» n’a pas gobé l’épreuve londonienne du premier coup, comme «Rafa» l’a fait à la Porte d’Auteuil. Non. Il a fallu que le temps fasse son œuvre. Il a aussi fallu que l’intéressé passe par toutes les étapes, y compris par une déception aussi violente qu’un revers amoureux (en 2002), pour que se construise une «love story» qui touche droit au cœur des Anglaises et des Anglais.

Oui, il faut avoir assisté au moins une fois à un match de l’ancien No 1 mondial sur le Centre Court pour comprendre qu’au All England Lawn Tennis Club (AELTC) plus que nulle part ailleurs, Roger Federer est un roi. Un Dieu, même.

Lorsqu’il s’y présente, le bonhomme y est accueilli comme tel, dans un mélange d’admiration et de stupéfaction. Mais ceux qui l’avaient vu fouler le gazon londonien pour la première fois en tant que joueur professionnel au mois de juin 1999 n’auraient pas parié un kopeck sur le fait que l’ado d’alors puisse bénéficier plus tard d’un tel rayonnement. Défait en cinq sets par Jiri Novak, le Bâlois avait bien sûr étalé un talent certain et tout le monde le savait muni d’un potentiel pouvant le transformer en grand joueur, mais il n’avait pas les attributs d’un mythe en construction.

A «Wimb» personne n’attendait quoi que ce soit de sa part Laurent Ducret, journaliste à l'agence Sportinformation

«Roger avait commencé à faire un peu plus parler de lui à l’international le mois précédent en prenant un set à Patrick Rafter à Roland-Garros, mais à «Wimb» personne n’attendait quoi que ce soit de sa part, se souvient Laurent Ducret, grand journaliste de l’agence Sportinformation (ATS), présent à Londres il y a dix-huit ans. Ce match contre le Tchèque, il l’avait disputé sur un court annexe, loin de la foule, essentiellement devant la presse helvétique et quelques curieux. Je me rappelle qu’il avait livré une rencontre typique de celles qu’il disputait à l’époque, avec beaucoup de hauts et de bas. Mais il faut souligner, aussi, que Jiri Novak est un adversaire qui lui a souvent posé des problèmes (ndlr: cinq victoires du Suisse en neuf affrontements).»

Au vrai, cette édition 1999 a surtout marqué l’histoire du tennis rouge à croix blanche pour la claque reçue d’emblée par Martina Hingis contre Jelena Dokic et pour le beau parcours de Lorenzo Manta, très honorable 8e de finaliste. Reste que le chantier de la légende «RF» s’est ouvert cette année-là, à travers notamment le premier match en cinq sets de sa carrière, venu poser les fondations de ce qui deviendra l’une des plus belles histoires du sport.

Celle-ci s’est pourtant écrite dans la douleur, aussi. Non pas en l’an 2000, sa défaite contre Evgeni Kafelnikov (5-7, 5-7, 6-7) n’ayant rien eu de la désillusion. A l’époque, le jeune prodige avait d’ailleurs préféré dire son bonheur d’avoir goûté au Court No 1 et à un joli soutien du public que s’appesantir sur ce revers. «Les gens ont été sympas avec moi, l’atmosphère a été super», souffla-t-il au sortir du terrain. Avant d’ajouter, comme une prophétie: «Wimbledon, c’est le plus grand tournoi du monde, celui qui me fait vraiment rêver.» Et c’est bien douze mois plus tard que, de son fabuleux bras droit, il s’est permis d’écrire la première page dorée de son petit livre britannique.

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FEDERER-WEB

Olivier Chiacchiari

2001: le premier coup d’éclat

Nous sommes le 2 juillet 2001 et les bruissements du Centre Court ne laissent aucune place au doute. La grande affiche des 8es de finale entre Pete Sampras et Roger Federer est en route. L’un est un solide No 1 mondial, le maître des lieux avec sept succès sur ses huit dernières participations et il pourchasse la marque de Björn Borg – cinq titres de rang à Church Road. L’autre commence sérieusement à faire parler de lui, puisqu’il est l’une des têtes d’affiche des «New Balls», cette campagne de l’ATP censée promouvoir les futures stars du jeu. Cinq mois plus tôt, il a d’ailleurs enlevé son premier titre sur le Tour, à Milan. Mais entre un modeste tournoi en salle et le gigantisme de Wimbledon, la frontière est immense. Le public britannique sait toutefois que le gamin au catogan, pas encore âgé de 20 ans, a dans son bras droit quelque chose en plus. Comme un soupçon de magie, une étincelle. Et une ferme détermination en tête. «Pete n’est pas imbattable, mes chances sont bonnes, je suis persuadé d’avoir le jeu pour le battre», a-t-il confessé la veille, devant un parterre de journalistes davantage garni que d’ordinaire. Signe que l’intérêt autour de sa personne grimpe.

Quatre heures après le premier point de ce 8e de finale, l’intérêt en question n’en devient que plus grand encore, puisqu’au bout d’un récital, Federer coupe l’herbe sous le pied de «Pistol Pete». En touchant au magique, en tutoyant la perfection (7-6, 5-7, 6-4, 6-7, 7-5), ceci dans une fin de match gérée tel un vieux briscard et marquée par un ultime retour gagnant, sorte d’uppercut dans les dents du tenant du titre. «Pete sert sur mon coup droit, j’anticipe et je frappe la balle, qui vient mourir de l’autre côté du filet, le long de la ligne, loin de lui», se souvient encore l’effronté.

Puis de poursuivre: «La manière dont j’ai joué les points importants, surtout les balles de break contre moi, a été vraiment incroyable. C’est la plus belle victoire de ma vie!» Si belle qu’en quittant le Centre Court, Roger, la tête dans les étoiles, oublie l’espace d’un instant de saluer la «Royal Box». Heureusement, les Britanniques ne lui en voudront jamais d’avoir commis cette entorse à la tradition.

Je me suis couché juste pour m’imprégner de ce moment magique qui n’appartient qu’au vainqueur

Son vaincu non plus, qui, en dépit de sa déception, loue les mérites du jeune homme. «Roger a joué de manière formidable, insiste Sampras. Il n’y avait simplement rien à faire contre lui aujourd’hui. Il semblait si calme sur le court…» Une apparence trompeuse, de l’avis même du qualifié pour les quarts de finale: «J’ai eu envie de balancer une ou deux fois ma raquette durant ce match. Mais j’étais sur le Central de Wimbledon, face à Pete Sampras. Alors il valait mieux bien se tenir.» C’est ce qu’il fait jusqu’à la balle de match, après laquelle il s’écroule de tout son long sur le gazon. «Je me suis couché juste pour m’imprégner de ce moment magique qui n’appartient qu’au vainqueur, dit-il après coup. Tout s’est déroulé comme dans un rêve pour moi.»

Un rêve qui ne se prolonge toutefois pas quarante-huit heures plus tard. Ereinté par les sollicitations ayant suivi son exploit, peut-être encore un peu dans les nuages après avoir vu sa messagerie exploser, le Bâlois ne parvient pas à contrer le service-volée d’un Tim Henman plus tranchant et plus réaliste sur les points importants (5-7, 6-7, 6-2, 6-7). «J’avais les moyens de gagner en cinq sets, mais j’ai laissé passer ma chance au deuxième, dit-il les yeux embués. Si je le remporte, c’est un autre match qui commence.» Certes, mais c’est son tournoi qui prend fin ce 4 juillet.

Le résumé de la rencontre face à Pete Sampras

2002-2003: décadence, puis… grandeur

La digestion de l’après-Wimbledon 2001 n’a pas été simple pour Roger Federer, calé aux portes du top 10 ATP mais balayé d’emblée à Gstaad par Ivan Ljubicic (devenu son coach quinze ans plus tard!), puis écrasé par Andre Agassi en 8es de finale de l’US Open. Il lui faut attendre son avant-dernière apparition de l’année, au tournoi de Bâle (défaite en finale contre… Henman), pour retrouver un peu d’allant. Au début de l’année 2002, tout se rééquilibre cependant. Le Bâlois s’impose à Sydney, passe à un point d’un quart de finale à l’Open d’Australie, puis perd en finale à Milan et à Miami avant de remporter un troisième titre ATP, à Hambourg. Sur cette lancée, le Tout-Wimbledon s’attend à le voir débouler à cent à l’heure pour sa quatrième participation.

Au rang des outsiders, il figure ainsi en première place. «J’entre plus souvent sur le court avec cette étiquette dans le dos et cela ne me dérange pas du tout», avoue-t-il avant de croiser le fer avec Mario Ancic, beau bébé de seulement 18 printemps. A l’époque, les références du Croate, positionné au 145e rang ATP, sont inexistantes (aucune victoire sur le circuit), mais chacun a bien noté qu’il a disputé la finale de Wimbledon chez les juniors deux ans auparavant et qu’il a brillé dans différents tournois Challenger. Reste que personne ne l’imagine faire tomber le 9e mondial. Federer lui-même ne songe pas un seul instant à se voir contraint de quitter le tournoi de son cœur après seulement 1h40 de match (3-6, 6-7, 3-6).

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Mario Ancic, tombeur surprise de Roger Federer en 2002

Sa surprise et sa frustration n’en sont de fait que plus grandes devant les micros. «Je cherche encore à comprendre comment j’ai pu si mal jouer, glisse-t-il. Je n’ai réussi qu’un seul ace, c’est une vaste blague! L’an dernier, contre Sampras, j’en avais mis 25. Je suis choqué par ce que j’ai présenté sur le court et il me manque les mots pour dire ce que je ressens, mais il me faudra assurément du temps pour me remettre de cette défaite…»

Avec le recul, impossible cependant de ne pas considérer que ce revers s’est finalement avéré le meilleur des rappels à l’ordre, le plus beau des déclics pour le No 1 helvétique. Comme celui qui suivra onze mois plus tard, là encore au 1er tour, mais à Roland-Garros, face à l’inconnu Luis Horna (6-7, 2-6, 6-7). C’est au sortir de ce raté surréaliste que Roger Federer a décidé de changer son attitude, de relever le gant dans les tournois majeurs. «Je crois effectivement que cette déroute a été un déclic pour lui, concède Sébastien Grosjean, No 4 ATP en 2002. Au lendemain de celle-ci, il a changé d’attitude. Il s’est posé moins de questions.»

Une impression confirmée par «RF». «Ma défaite contre Horna est le pire moment de ma carrière, glisse-t-il encore aujourd’hui. A partir de là, j’ai refusé de perdre.» Il a surtout refusé de laisser ses pensées s’égarer, de se laisser anéantir par la pression. Et refusé, aussi, de céder à toutes les tentations ainsi qu’à toutes les sollicitations, repoussant toutes les demandes d’interview et tirant au passage un trait sur l’exercice du double. Tout cela contribue à lui ouvrir les portes du paradis quelques jours plus tard, au moment où il pose le pied à Wimbledon. Un lieu qui, enfin, est prêt à devenir son jardin extraordinaire.

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Les unes suisses et internationales au lendemain du premier titre de Federer à Wimbledon

En 2003, il y vit en effet une quinzaine enchantée et enchanteresse. Seule une (grosse) alerte au début de son 8e de finale contre Feliciano Lopez convoque le doute dans son esprit. «Oui, j’ai vraiment songé à abandonner», dit-il après avoir pourtant gobé l’Espagnol en trois petites manches. La cause? Dos bloqué lors de l’échauffement, Federer se voit contraint de convoquer le physio après quelques coups de raquette seulement. Mais contre un «Feli» qui déjoue, c’est grâce à sa tête que le Bâlois laisse passer l’orage pour prendre le train des quarts de finale. «Je ne pouvais plus bouger, je ne sais même pas comment j’ai gagné ce match, souffle-t-il encore. On est à Wimbledon et avec le tableau dont j’ai hérité, je n’ai pas le droit de quitter le tournoi sans combattre.» La suite lui donne raison, Sjeng Schalken puis Andy Roddick, au terme d’une somptueuse demi-finale maîtrisée de bout en bout par Federer, ne lui chipant pas la moindre manche. La Tribune de Genève évoque «Mozart que l’on ressuscite» après la démonstration offerte contre l’Américain. «J’ai volleyé comme jamais je ne l’avais fait auparavant», savoure le jeune homme. «Federer vient d’ouvrir une nouvelle ère pour le tennis, lance un Boris Becker admiratif. Croyez-moi: il est là pour longtemps!»

Quarante-huit heures plus tard, le Suisse pose la première de ses sept pierres dans son… jardin de Wimbledon en faisant preuve d’un réalisme impressionnant contre le puissant Mark Philippoussis (7-6, 6-2, 7-6). Il s’écroule sur le gazon, comme deux ans auparavant face à Pete Sampras, mais cette victoire-là a un tout autre retentissement. L’histoire lui ouvre ses portes. L’émotion qui l’assaille n’en est que plus forte encore. Lui qui, de son propre aveu, avait les «mains froides» et était tétanisé en pénétrant sur le Centre Court en sort en patron. Loin, très loin, de celui qu’il était six semaines auparavant en quittant Paris sur une immense désillusion. «Après son élimination à Roland-Garros, Roger avait zéro confiance, il était complètement hors sujet, lança Pierre Paganini dans nos colonnes. Il est allé chercher au fond de lui-même les ressources pour tout reconstruire. Même à Wimbledon, il est allé crescendo, il ne s’est pas dégonflé. C’est trop beau. Roger est fabuleux.»

Physiquement, tennistiquement et même mentalement, le nouveau roi de Wimbledon a franchi un cap. «Gagner un tournoi du Grand Chelem, c’est incroyable, savoure-t-il. Ces dernières années, j’ai souffert d’une vraie pression par rapport à cela et ça n’a pas toujours été facile à gérer. J’ai connu des hauts et des bas depuis 1999.» Là est son sommet. Son premier avant d’en découvrir (bien) d’autres.

2004-2005: la double frustration de Roddick

L’histoire, dit-on, est un éternel recommencement et, s’il ne le savait pas déjà, Andy Roddick l’apprend de la pire des manières. Déjà battu par Roger Federer en demi-finale de l’édition 2003, l’Américain voit par deux fois son bourreau lui fermer la route du titre à quelques encablures du trophée. En 2004 comme en 2005, mais au terme de finales diamétralement opposées. Dans la première, l’intéressé doit s’imposer dix fois, cent fois, mais ses nerfs, son manque de réalisme et la pluie – venue interrompre le tie-break du troisième set alors qu’il était parti pour l’enlever – gâchent ce qui aurait dû être son petit plaisir et permettent à Federer de faire coup double (4-6, 7-5, 7-6, 6-4). «Je n’étais pas content de moi dans ce match, je ne pensais qu’à survivre sur le court tellement Roddick jouait et servait bien, insiste le tout frais double lauréat. Je me suis par la suite trouvé très nerveux au moment de servir pour le gain du match. Les idées s’entremêlaient dans ma tête. J’espérais juste passer ma première balle et je priais pour qu’Andy commette une erreur. S’il avait égalisé à 5-5, cela aurait été un désastre.»

Désastre qui n’a jamais eu lieu. Ou seulement dans la tête de l’Américain, atterré d’avoir laissé filer pareille occasion. Car oui, il semblait tenir son os alors que, jusqu’à cette finale, le Suisse avait littéralement plané sur Wimbledon et piétiné ses adversaires, ne lâchant qu’un set en cours de route et enquillant notamment trois «roues de vélo» dans sa marche royale, massacrant Bogdanovic, Falla, Johansson, Karlovic et Hewitt. Dominé à son tour en demi-finale (6-2, 6-3, 7-6), Sébastien Grosjean n’a rien oublié, ni de ce match-là ni de la grandeur du «Fed» de 2004. «Il était No 1 mondial depuis quelques mois et n’était assurément plus le même joueur qu’auparavant, témoigne treize ans plus tard le Français, No 4 ATP en 2002. On sentait qu’il avait pris une autre dimension, une autre ampleur, qu’il devait bien entendu à son incroyable tennis, mais aussi à une confiance devenue inébranlable. Je me souviens d’avoir servi pour enlever la troisième manche et d’avoir également réalisé un vrai bon match, mais Roger était franchement au-dessus, tout simplement.»

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Andy Roddick exprime toute sa frustration lors de la finale 2004

Un an plus tard, l’emprise que le Bâlois exerce sur ses adversaires se manifeste de manière plus claire encore. Sans doute signe-t-il son Wimbledon le plus abouti jusque-là malgré une grosse fatigue. Preuve en est qu’il n’égare qu’un seul set en cours de route, en 8es de finale contre Nicolas Kiefer. Tous les autres n’y voient que du jeu. Et pourtant, ce ne sont pas des «nobodies» qui se sont invités dans son jardin au fil de la quinzaine: Paul-Henri Mathieu, Juan-Carlos Ferrero, Fernando Gonzalez ou encore Lleyton Hewitt (pour ne citer que ceux-là) ont tenté de le détourner de son objectif. Encore aurait-il fallu qu’ils en aient les moyens! «Contre Roger, il n’y a rien à faire, il est simplement meilleur que nous tous, lance l’Australien, balayé en demi-finales (6-3, 6-4, 7-6). Il trouve des angles incroyables au service et joue avec les lignes. Il met qui plus est une pression folle sur notre mise en jeu. Oui, il fait incontestablement partie des plus grands de l’histoire de notre sport. Déjà!»

Chose que l’intéressé confirme quarante-huit heures plus tard en donnant la leçon à Andy Roddick (6-2, 7-6, 6-4). «Sa finale a ressemblé tout à la fois à une symphonie fantastique, à un ballet savamment orchestré et à un show tellement bien huilé qu’on finit par en oublier le travail en coulisses, note l’envoyé spécial de la Tribune de Genève. Avec ce petit grain de folie qui sied aux artistes de haut vol.» Des propos corroborés par Federer himself: «J’ai vraiment apprécié cette finale, encore plus que les autres, car il m’a semblé que rien ne pouvait m’arriver. Par moments, je me regardais jouer. C’est peut-être mon plus beau triomphe à Wimbledon.»

Et Roddick, bien que déçu, d’applaudir son bourreau. «J’aimerais bien détester Roger, mais il est trop sympa, lâche l’Américain. Reste qu’à cause de lui, il nous arrive des choses bizarres, à Lleyton Hewitt et à moi-même. On peut en effet battre tout le monde sur cette planète, sauf Federer. Contre lui, on n’a pas de solutions.» Ni même d’excuses, au final.

Ces Romands ont fait une folie pour Federer

La passion du tennis les a très tôt étreints. L’un est notamment tombé dans la marmite grâce à la Coupe Davis, à Jakob Hlasek et à Marc Rosset. L’autre, de par ses origines, est notamment tombé en amour avec Stefan Edberg. Mais depuis plus de quinze ans, Gian-Cla Pinösch et Fredrik Langenskiöld, Genevois passionnés de la petite balle jaune, n’ont d’yeux que pour Roger Federer. Comme quelques-uns d’entre nous, ils ont commencé à lorgner les performances du Bâlois avec un certain intérêt à la fin du siècle dernier, «vers 1998», indique Gian.

Les deux fans nous parlent de Federer
Le point contre Nadal
Le point contre Murray

Jamais, depuis, leur passion ne s’est démentie. Ils ne l’avouent pas, mais sans doute celle-ci les a-t-elle parfois poussés à s’acharner sur un canapé ou à hurler à en réveiller les voisins. Car s’ils ne sont pas des «ultras» de Federer comme on en voit parfois sur les tournois, les deux hommes sont passés à l’âge adulte dans le même temps que l’icône. Et ils n’ont rien raté de son évolution.

«On l’a vu monter petit à petit, en se disant qu’il pouvait réaliser des choses incroyables, admet Gian-Cla. Avec lui, on était un stade au-dessus de ce que l’on avait connu précédemment avec Rosset.» Et Fredrik d’ajouter: «Après les belles années Edberg et son style offensif, je n’ai pas arrêté de suivre le tennis, mais il y a eu un petit coup de mou. Je n’avais plus de joueur qui me «transportait». Mais dès lors que Federer est apparu, tout est reparti dans le bon sens. Il me fallait une locomotive, une icône. Son style et son jeu m’ont tout de suite marqué.»

C’est ainsi que le duo a tenté de ne rien rater des productions du «Maître». «Je me souviens m’être dépatouillé pour tomber sur la chaîne RSI afin de le voir gagner son premier titre ATP, à Milan en 2001», lâche Gian-Cla Pinösch. Qui, depuis, a vu les couronnes se multiplier sur la tête de Federer. Dont une de très près, en 2005, année où les désormais trentenaires ont fait une vraie folie pour le No 1 mondial de l’époque.

«Il y a douze ans, alors que l’on pouvait encore acheter des billets pour la finale de Wimbledon sur eBay, nous l’avions fait dès les 8es de finale, résument en chœur les Genevois. C’était un pari un peu fou, mais c’était inconcevable à nos yeux que Roger ne soit pas en finale. Et carrément impossible qu’il ne gagne pas le tournoi.» Et Gian-Cla Pinösch d’enchaîner, rieur: «Mais une fois qu’on avait cliqué et déboursé une somme très conséquente (ndlr: sans doute plus de 1000 francs suisses), on a effectivement commencé à être de moins en moins serein à chaque match. Mais il les a tous gagnés en trois sets!»

Le moment est de fait resté gravé dans leur mémoire. Pour le tennis de leur idole, bien sûr, mais pas que. «On avait pris un vol low cost et on était tout fous en arrivant à Wimbledon. Indépendamment du fait d’aller y voir Federer, tu entres là-bas et tu as vraiment l’impression d’être dans le temple du tennis, dans la cathédrale, le sanctuaire… Nous-mêmes étions animés d’un sentiment d’invincibilité. Pour nous, c’était clair que Roger allait gagner. Et il a effectivement «dézingué» Andy Roddick!»

Un soulagement pour Gian-Cla et Fredrik, qui, six semaines auparavant, avaient fait le voyage vers Paris pour voir le Suisse s’incliner en demi-finales de Roland-Garros contre Rafael Nadal. A la déception de la Porte d’Auteuil succéda donc la joie de la troisième couronne britannique. Qui se verra toutefois effacée trois ans plus tard. «J’ai mis trois semaines à me remettre de sa défaite en finale de l’édition 2008 de Wimbledon contre ce même Nadal», souffle le premier cité. «J’ai aussi mis du temps à m’en relever, sourit son pote. J’étais vidé, épuisé…»

Reste que si par hasard Federer était en finale cet été, les deux hommes réfléchiraient très sérieusement à faire une nouvelle folie. «Et dire qu’au moment de prendre nos billets pour la finale de 2005, on s’était dit: «Allez, faisons-le, car on ne sait pas si Roger sera toujours là dans dix ans», sourit Gian-Cla. La question pourrait donc se poser le 16 juillet prochain. Aussi parce que voir Federer à Wimbledon vaut mieux qu’ailleurs. «Je ne suis pas sûr que son aura soit plus forte là-bas qu’ailleurs, mais je crois que le cadre lui donne une autre dimension, reprend «GCP». C’est comme si tu vas voir Paul McCartney en concert à New York ou à Liverpool. Le lieu de «naissance» confère un autre sentiment.»

Et si celui-ci devait se transformer une huitième fois en jardin extraordinaire…

2006-2007: une bête noire doublement vaincue

Si un champion se reconnaît aussi à la manière dont il parvient à se relever de ses déceptions, alors Roger Federer en est vraiment un d’exception. On le savait, bien sûr, mais la poursuite de sa folle série londonienne en 2006 et 2007, au sortir de ses échecs en finale de Roland-Garros, ne fait qu’asseoir sa réputation. Surtout que, par deux fois, le Bâlois prend directement sa revanche sur son bourreau parisien, sa bête noire, Rafael Nadal.

Au vrai, son édition 2006 de Wimbledon ressemble une fois encore à une partie de plaisir, puisque personne ne lui donne de sueurs froides au fil de la quinzaine (aucun set de perdu avant la finale). «RF» franchit les tours comme si ceux-ci n’étaient que de petites sessions d’entraînement. Il ne passe que 9h11 sur le court pour atteindre le dernier dimanche et s’offre même une démonstration en demie contre Jonas Björkman (6-2, 6-0, 6-2). «Je m’étonne chaque jour un peu plus, apprécie alors le No 1 mondial. Gagner de cette manière, c’est phénoménal.»

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Federer et Nadal après la finale 2007

Et ça le devient encore plus le 9 juillet, jour de triomphe italien en finale de la Coupe du monde de football, lorsqu’il parvient à mater Nadal dans un dernier «round» entamé par une roue de vélo et ponctué de quelques volées bien senties (6-0, 6-7, 7-6, 6-3). «Par moments, Roger touche au sublime», s’enthousiasme Jimmy Connors. Le lauréat se montre, lui, plus pondéré dans son analyse: «Rafa a de mieux en mieux joué. J’ai parfois eu de la chance, mais je ne pouvais tout de même pas gagner 6-0, 6-0, 6-0. Seulement, après avoir perdu quatre finales contre lui cette année, il me fallait absolument remettre les choses au point.» Histoire de coiffer une huitième couronne en Grand Chelem, la quatrième dans son jardin.

Douze mois plus tard, la cinquième à Wimbledon, elle, est en revanche plus ardue à conquérir, car d’une année à l’autre, Federer a beau retrouver le même adversaire en finale, ce n’est plus tout à fait le même Nadal. Encore plus en confiance, encore mieux armé tennistiquement et encore plus solide sur gazon, l’Espagnol ne se contente plus d’être heureux d’être en finale.

Trois semaines après s’être offert un nouveau Roland-Garros (une deuxième fois contre le Bâlois), il se pointe à Church Road avec la ferme intention d’y triompher. Reste que pendant que le tenant du titre avance sans trembler, le finaliste 2006 doit s’accrocher comme un damné pour ne pas s’égarer. Il bataille ainsi durant quatre heures afin de se débarrasser de Robin Söderling en 16es de finale. Puis doit s’arracher au tour suivant pour ne pas céder devant un Mikhail Youzhny qui mena deux manches à rien. «Sur les trois derniers sets, j’ai joué le meilleur tennis de ma vie sur gazon», (se) rassure cependant l’Espagnol, qui confirme par la suite son regain de forme en écartant Tomas Berdych et Novak Djokovic (sur abandon) pour mieux rallier une nouvelle finale dans le «Temple». Pour mieux retrouver Federer. Encore. Et le combat est aux antipodes de celui disputé un an auparavant.

L’unification des surfaces, qui a rendu le tapis vert de Wimbledon d’une lenteur absolue, sert il est vrai les desseins du fier Ibère, mais celui-ci a surtout le mérite de ne rien laisser à son adversaire, le poussant dans ses derniers retranchements, jusqu’au cinquième set. Jamais le «Maître» n’avait dû s’embarquer dans une dernière manche de tous les dangers pour remporter une finale de Grand Chelem.

Sur la balle de match, je savais que toutes les légendes du tournoi comme Björn Borg, John McEnroe, Jimmy Connors ou encore Boris Becker étaient là, dans les tribunes; je ne pouvais donc pas me rater

Bousculé, malmené et contraint d’aller chercher deux jeux décisifs, le Bâlois finit par voir le match basculer dans le bon sens. A l’usure. A l’expérience. Grâce à deux breaks dans la dernière ligne droite. «Sur la balle de match, je savais que toutes les légendes du tournoi comme Björn Borg, John McEnroe, Jimmy Connors ou encore Boris Becker étaient là, dans les tribunes; je ne pouvais donc pas me rater», glisse le quintuple lauréat, encore une fois en larmes et à genoux sur le Centre Court.

Au terme de cette édition 2007 arrosée par la pluie, Roger Federer, cinquième sacre de rang en poche (marque de Borg égalée), peut arroser sa nuit au champagne. Jamais une finale londonienne n’avait été si dure à boucler pour lui. La suivante, en 2008, perdue contre… Rafael Nadal au terme d’un match épique, homérique et mémorable (4-6, 4-6, 7-6, 7-6, 7-9), sera d’un tout autre acabit…

2009: la sixième symphonie

Douze mois plus tôt, Rafael Nadal est venu le priver de couronne et Mirka a vu rouge dans le vestiaire. Pour avoir perdu en 2008 son premier match à Wimbledon en cinq ans et avoir déserté les lieux abattu et en larmes, Roger Federer y revient à l’été 2009 avec un appétit d’ogre et un objectif: reprendre les clefs du Centre Court. Il faut dire que sa confiance est à nouveau à son paroxysme, son étiquette de plus grand joueur de l’histoire ayant été définitivement posée par la conquête (enfin!) de Roland-Garros, le 7 juin précédent.

Aux yeux de tous, son autre rendez-vous avec l’histoire, à savoir l’obtention d’un historique et mythique 15e titre du Grand Chelem (soit un de plus que le record détenu par Pete Sampras), est agendé et le Bâlois s’emploie à ne pas se laisser anéantir par les attentes. A l’exception de son pote Philipp Kohlschreiber battu en quatre manches au 3e tour, tous ses adversaires (Lu, Garcia-Lopez, Soderling, Karlovic et Haas) se voient emportés par l’ouragan des bords du Rhin. Et puisque l’histoire est un éternel recommencement, c’est encore Andy Roddick qui s’invite à sa table pour le «round» final.

Sauf qu’après avoir alterné le bon et le pire dans celles de 2004 et de 2005, l’Américain est cette fois-ci fermement décidé à corriger le sens de… l’histoire. Pour mieux venger son compatriote Pete Sampras ainsi que protéger son record. Et, surtout, afin de remporter enfin ce Wimbledon qui lui fait de l’œil depuis plusieurs étés, mais qui continue de se refuser à lui.

La détermination des deux hommes s’en va écrire l’une des plus belles finales de l’histoire du tournoi. L’une des plus folles, qui s’inscrit dans la droite ligne de la précédente – remportée par Rafael Nadal. Avec des ratés d’un côté comme de l’autre, à l’image de cette volée «toute simple» que le Californien manque sur une balle de deux sets à rien!

Trois tours d’horloge plus tard et alors que l’Helvète n’est jamais parvenu à prendre le service de son rival en quatre manches (!) et qu’il a déraillé dans le quatrième set par la faute de son revers subitement devenu chancelant (5-7, 7-6, 7-6, 3-6), la dernière ligne droite de la rencontre devient complètement «dingo». Pendant que le soleil se couche sur Wimbledon, les deux hommes tremblent pour conserver leur engagement. Roddick s’offre deux balles de break à 8-8, mais le «Maître» les écarte d’un service gagnant et d’une demi-volée qu’il fallait oser dégainer à ce moment-là.

Le Centre Court repart alors pour un tour. Avec quelques murmures de fébrilité. Et beaucoup de respirations alternées. Comme s’il fallait qu’on puisse entendre une mouche voler entre les points. Le lieu est une cocotte-minute, mais le cerveau des joueurs ne veut pas exploser. Jusqu’à ce terrible trentième jeu (!) du cinquième set qui, après plusieurs «deuce», voit l’Américain boiser son coup droit et envoyer Roger Federer au paradis, 6e couronne de Wimbledon et 15e titre du Grand Chelem sur la tête, duo-pack accompagné d’un retour à la place de No 1 mondial.

La légende l’accueille les bras grands ouverts, comme si elle l’avait attendu depuis tout ce temps. «Gagner Roland-Garros m’a libéré d’un poids, mais là c’est encore un autre moment incroyable de ma carrière qui s’est dessiné, s’émeut-il. Le match a été fou. J’ai eu de la chance de passer l’épaule, mais je crois aussi avoir su la provoquer. J’ai su rester calme dans les moments opportuns.»

Gentleman, le meilleur joueur de l’histoire rend même hommage à son vaincu. «Je sais ce qu’Andy ressent pour avoir vécu le même traumatisme que lui voici douze mois.»

Ce 6e sacre britannique permet au Bâlois d’effacer la trace laissée par Nadal dans son esprit en 2008 et d’entrer encore dans une autre dimension. «Roger est une icône, une légende, une bénédiction pour notre sport», s’enflamme Pete Sampras, qui accepte mieux de voir son record de 14 sacres majeurs effacé des tabelles en sachant que c’est le «Maître» qui l’en destitue.

«Mon pire cauchemar»

La carrière de Robin Söderling est presque indissociable de celle de Roger Federer. Pour beaucoup, le Suédois reste en effet l’homme qui a «offert» Roland-Garros au Bâlois en sortant Rafael Nadal en 8e de finale du tournoi parisien au mois de mai 2009. Dix jours plus tard, l’ex-No 4 ATP tombait en finale contre le «Maître», concédant Porte d’Auteuil l’une de ses 16 défaites en 17 affrontements avec lui.

Autant dire que celui qui est désormais directeur du tournoi de Stockholm connaît l’ancien No 1 mondial sur le bout des doigts, contre lequel il a notamment perdu à deux reprises à Wimbledon, en 2008 et 2009. «Durant toute ma carrière, Rodg a été mon pire cauchemar, avoue le trentenaire, joint à son domicile scandinave. J’ai longtemps été frustré de ne pouvoir jouer mon meilleur tennis contre lui. Je ne trouvais pas de solutions, je m’en voulais, jusqu’à ce que je comprenne que c’était lui qui me faisait déjouer.»

Le Suédois Robin Söderling, ancien no 4 mondial.

Avec le recul, le Suédois est fasciné par la palette habitant les bras et la tête du Suisse. «Jamais je n’ai connu un adversaire capable de s’adapter pareillement au joueur qu’il avait en face de lui, reprend Söderling. Contre lui, il m’arrivait de passer pour un amateur! Encore plus à Wimbledon, où il semble être en «contrôle total». Il y sert incroyablement bien et son slice a beau être lent, on n’arrive pas à lui répondre…»

Sur le gazon londonien comme presque partout ailleurs, le bourreau parisien de Nadal s’est souvent trouvé démuni devant les armes de Federer. Mais il a toujours voulu s’accrocher! «Jamais je n’ai imaginé qu’un joueur était imbattable, sinon je n’aurais pas battu Rafa à Roland-Garros, remarque le double finaliste de la Porte d’Auteuil. Mais il est vrai que même en 2009, lorsque j’ai à un moment cru pouvoir passer, il a détruit mes espoirs en un seul jeu. Là est incontestablement l’une de ses grandes forces.»

Tout comme le fait que plus que n’importe quel autre, le Bâlois aimante la foule. «Il est vrai que peu importe l’endroit où on l’affronte, le pouvoir qu’il exerce sur le public est à expérimenter, juge Robin Söderling. C’est incroyable à vivre.» Si fou que le Suédois imagine bien que son ancienne bête noire puisse se nourrir de toutes ces vibrations en ce mois de juillet 2017.

«Je peux vous le dire pour l’avoir vécu: lorsque vous retournez à certains endroits et/ou sur certains courts, vous avez le sentiment de ne pas pouvoir y échouer, appuie l’ex-puissant droitier, qui fut le protégé de Magnus Norman. C’est sans doute mental, bien sûr, car vous dites à votre cerveau que là est votre place, votre jardin, mais d’autres éléments entrent en compte, comme l’amour du public, le soutien… Et cela doit être le cas pour Roger à Wimbledon.»

Inutile donc de préciser que Robin Söderling voit l’Helvète gros comme une maison cet été à Church Road. «S’il se trouve en pleine possession de ses moyens physiques, je mets volontiers une pièce sur lui», conclut notre interlocuteur.

2012: l’instant de grâce

Par deux fois depuis son marathon victorieux de 2009 contre le maudit Roddick, Roger Federer s’est pris les pieds dans le tapis, en quart de finale; en 2010 face à Tomas Berdych, puis l’été suivant devant un Jo-Wilfried Tsonga contre lequel il menait pourtant deux manches à rien. Inutile donc de dire qu’en 2012, il retrouve le gazon britannique avec le mors aux dents et que sa détermination est telle que – dans son esprit – rien ni personne ne doit pouvoir lui barrer le chemin d’une septième couronne qui lui permettrait d’égaler la marque de Pete Sampras. Pas même Novak Djokovic!

Albert Ramos-Vinolas et Fabio Fognini – trois jeux marqués pour l’un, six pour l’autre – se voient ainsi détruits lors des deux premiers tours. Et tout le monde promet le même sort à Julien Benneteau, invité à en découdre avec le «Maître» en 16es de finale. «Jouer Roger, c’est comme affronter les «All Blacks»; le vainqueur semble connu d’avance», ironise même le Français avant de pénétrer sur le court.

Or, tout ne se passe pas «comme prévu» dans un Centre Court qui voit la tension augmenter. La veille, Rafael Nadal y a laissé sa peau contre Lukas Rosol. En apercevant un «RF» désabusé car mené deux manches à rien par un «Bennet» sur un nuage, le Tout-Wimbledon se pince. L’outsider aussi, qui tutoie du bout des lèvres le plus bel exploit de sa carrière. Le doute est fortement installé dans le crâne de Federer. «Je n’avais qu’une idée en tête: rester en vie, rester dans le match, tant Julien jouait bien», dira d’ailleurs le Bâlois au sortir des vestiaires. Soit le même discours que huit ans auparavant après avoir coiffé sa deuxième couronne à l’issue de sa première finale contre Andy Roddick.

Plus que de rester en vie, il finit par s’en sortir. A bout de souffle (4-6, 6-7, 6-2, 7-6, 6-1), après être passé à deux points de la sortie. «J’aurais peut-être pu gagner, mais Federer est un roc sur le plan mental, concède le Bressan. Même dos au mur, il ne montre rien. Ce n’est pas pour rien le plus grand joueur de l’histoire.»

Un statut qui prendra plus de poids dix jours plus tard. Même s’il a fallu que son détenteur évite encore pas mal d’obstacles. Et déjà en 8e de finale contre Xavier Malisse, lorsqu’un satané blocage du dos, consécutif à un mauvais geste après seulement sept jeux joués, le pousse à demander l’arrêt médical. «J’ai ressenti un grand spasme et la douleur a irradié mon corps», soupire le Bâlois. Pas suffisamment toutefois pour que le Belge, battu en quatre sets, ne puisse en profiter. Pas suffisamment non plus pour stopper Roger Federer dans sa course vers le titre.

D’aucuns y voient même un signe, sachant qu’avant d’aller chercher sa première couronne londonienne en 2003, «RF» avait également dû faire revoir son dos. Mikhail Youzhny est écrasé en quarts de finale, puis Djokovic, alors No 1 mondial, se fait dominer sur le Centre Court. Ce qui offre à Wimbledon une finale de rêve, de celle qui déchire son cœur, entre Andy Murray – joyau de Grande-Bretagne – et le «Maître», tant chéri à Church Road.

Une finale qui se décide en fin de deuxième manche, lorsque Roger Federer breake son adversaire pour égaliser à un set partout, faisant basculer le «momentum». La suite, disputée sous le toit du central, n’est qu’une symphonie de plus de sa part, un récital. Le sextuple lauréat refuse en effet de laisser Murray dicter le jeu. Il se montre plus agressif, plus offensif, plus tranchant. «Dans les deux dernières manches, Roger a dominé son sujet, souligne Severin Lüthi, son entraîneur. Il a joué un tennis superbe.» Son break au cinquième jeu du troisième set lui donne des ailes et, dès lors, plus rien ne peut l’arrêter. Il convertit par la suite sa première balle de match et finit à nouveau à genoux, sur cette herbe qu’il aime tant. Comme en 2003, 2004, 2005, 2006, 2007 et 2009.

Mais pour avoir attendu trois ans avant de refaire de Wimbledon ce jardin extraordinaire et parce qu’il rejoint Pete Sampras au nombre de titres glanés à Church Road, le Suisse est heureux comme un gamin. Qui plus est parce que ce triomphe s’accompagne d’un retour sur le trône mondial. A sa «vraie» place, devant Novak Djokovic et Rafael Nadal, les deux hommes qui croyaient l’avoir pour de bon déboulonné!

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Federer remporte Wimbledon devant ses jumelles

Son émotion est immense. «Il s’agit de l’un des plus grands moments de ma carrière et de ma vie carrément, s’enthousiasme-t-il. C’est d’autant plus fort que mes jumelles m’ont enfin vu gagner ici. Bien sûr, elles ont déjà assisté à d’autres de mes victoires, ailleurs. Mais m’imposer devant elles à Wimbledon place ce succès à un autre étage que tous les autres. Pouvoir partager ce moment avec elles, avec ma famille, est quelque chose d’incroyable. Je crois que le rêve que nous partagions avec Mirka est devenu réalité. Je ne peux même pas croire que j’ai maintenant 17 titres du Grand Chelem en poche. Tout ce qui m’arrive est presque trop beau pour être vrai!»

Pas besoin de le pincer, la réalité l’érige en «Maître». Comme chez lui. «Wimbledon, dit-il, c’est mon petit paradis. A chaque fois, il s’y passe des choses extraordinaires pour moi. J’y ai remporté mon premier titre du Grand Chelem, mon 15e et maintenant celui-ci, sous le toit, contre un joueur britannique. Ce tournoi a toujours été exceptionnel pour moi. C’est le plus beau théâtre du monde!»

Où, pourtant, tout ce qui s’y joue est davantage symphonie que comédie.

2012-2017: cinq ans d’attente

Depuis qu’il a claqué la porte des rêves sur le nez d’Andy Murray en ce fameux 8 juillet 2012, Roger Federer n’a plus jamais quitté Church Road dans le costume de grand patron. Pas même un mois plus tard au terme des Jeux olympiques, où l’Ecossais avait pris sa revanche en trois petits sets secs et sonnants. En 2013, le Bâlois a même vécu une immense désillusion à Wimbledon en tombant de manière improbable dès le 2e tour contre Sergyi Stakhovsky. Puis il a chuté par deux fois en finale contre Novak Djokovic, dont la première (2014) dans un match qu’il aurait clairement pu et dû remporter.

Enfin, l’an passé, ses soucis physiques ont brisé son élan en demi-finale contre Milos Raonic alors qu’il avait réalisé un miracle quarante-huit heures auparavant en écartant trois balles de match pour s’offrir Marin Cilic, le tout alors qu’il ne jouait que «sur une jambe» depuis l’entame de la quinzaine.

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Federer2013
Federer à la sortie de son match perdu face à Stakhovski en 2013

La semaine prochaine, soit douze mois après l’avoir quitté le dos en compote, le genou en vrac et l’âme en peine, Roger Federer va donc retourner à Wimbledon dans une tout autre forme. Il va renouer avec le vert décor, la magie des lieux et avec tout ce qui fait de ce tournoi un mythe. Tout ce qui a contribué à alimenter sa propre légende, aussi. Les deux parties seront forcément heureuses de se retrouver, car elles devraient pouvoir se nourrir de nouvelles émotions. Main dans la main, elles semblent même prêtes à écrire un nouveau chapitre doré de leur histoire commune. Prêtes à plonger dans le grand huit.

«C’est vrai qu’on attend «Rodg» avec beaucoup d’impatience, relève Sébastien Grosjean. Parce que l’on se réjouit de le revoir dans un Grand Chelem d’une part et parce que l’on sait ce qu’il peut réaliser à Wimbledon, d’autre part. Il a jusqu’à présent très bien géré son calendrier et le fait qu’il ait fait l’impasse sur Roland-Garros ne fait qu’augmenter encore les espoirs de le voir flamber sur le gazon britannique. On a compris qu’il cherche les gros titres, désormais, et qu’il ne se contentera pas d’une demi-finale. Il sait gérer la pression…»

On a compris qu’il cherche les gros titres, désormais, et qu’il ne se contentera pas d’une demi-finale Sébastien Grosjean, ancien n°4 mondial

Marc Gicquel est carrément enthousiaste à l’idée de voir Federer débouler à Church Road. «En ne venant pas à Roland-Garros, il a clairement envoyé le signe qu’il veut être au top physiquement pour réaliser un gros coup à Wimbledon et j’aimerais franchement qu’il nous y régale», lance l’ancien No 37 mondial.

Ce serait effectivement le seul moyen pour que les jumeaux aient à leur tour le droit de voir papa tenir le trophée à bout de bras. Et pour que la huitième quête ne soit plus un rêve, mais une réalité.

Texte: Arnaud Cerutti
Photos: Keystone
Vidéos: Frédéric Thomasset et YouTube
Réalisation: Frédéric Thomasset et Paul Ronga
Infographies: Olivier Chiacchiari
Correction: Nicolas Fleury et Alejandro Sierra

Tous les entretiens réalisés pour ce dossier ont été menés entre le 29 mai et le 22 juin 2017.

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