Grand Nord

Sur les traces du changement climatique

Sept semaines durant, des équipes de la rédaction de 24heures accompagnées de jeunes scientifiques parcourent les régions arctiques, qui subit le plus fort le dérèglement du climat

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Etape 2
Oslo - Svalbard - Tromsø

François Modoux journaliste 24heuresPatrick Martin photographe 24 heuresFloortje van der Heuvel doctorante à l'EPFLYves-Marie Hostettler responsable juridique Retraites Populaires
Découvrez chaque jour une nouvelle page de notre carnet de route.

17 juillet 2016

Skal!

Dernière étape de notre périple norvégien, Tromsø est parfois présentée comme la capitale de l’Arctique. C’est une bourgade tranquille sur la côte, tout au nord du pays. Son université a une grande réputation pour les études arctiques. Le Centre Fram héberge l’Institut polaire norvégien, symbole d’excellence pour la recherche en milieu polaire, toutes disciplines confondues. Une volée d’organismes tous au chevet de l’Arctique, ses fragilités et ses promesses, sont aussi hébergés au Centre Fram. Tout comme le Conseil de l’Arctique qui y a établi récemment son secrétariat permanent.

Le port de Tromsø vit au rythme quotidien des arrivées et départs du Hurtigruten, le bateau phare de la compagnie norvégienne qui remonte la côte et ses fjords depuis Bergen au sud. Ce mois de juin, beaucoup de Français et d’Allemands débarquent chaque après-midi et passent quelques heures à quai avant de remonter à bord pour le cap nord ou le Svalbard.

Ces croisières font vivre les restaurants de la ville, mais elles déchaînent aussi les passions. Du côté du WWF et de l’ONG Bellona, une association norvégienne de protection de l’environnement, on dénonce désormais le fait que chaque jour en moyenne 4000 personnes naviguent en Arctique. La fonte de la banquise attire les croisières toujours plus au nord, à la découverte d’un environnement toujours plus fragile. Sigur Enge, de Bellona, le déplore. «L’Arctique, c’est exotique. La nature et les couleurs sont magnifiques. Mais le développement des croisières vers le Spitzberg augmente le risque de pollutions. » Le thème n’est pas thématisé au Musée Polaria, dédié au monde polaire. Au contraire, des films pédagogiques magnifiques donnent à voir la beauté sauvage du Svalbard et des aurores boréales. Une forte incitation au voyage…

Tromsø est aussi célèbre pour sa brasserie qui fut la plus septentrionale du monde avant qu’une brasserie récemment ouverte au Svalbard ne lui chippe ce record. La bière, même vendue chère, réunit les Norvégiens. Le plus fameux bar de Tromsø, adossé à la brasserie locale Mack, a reçu de grands visiteurs. Gorbatchov est un des plus illustres. Il était alors le secrétaire du PC et préconisait la glasnost qui allait provoquer l’effondrement de l’Union soviétique. Le bar est un monument à lui seul, célébrant la bière et la convivialité qui l’accompagne. Soixante-sept variétés sont servies à la pression par un barman placide comme le sont la plupart des Norvégiens. Aux murs, les caricatures et images grivoises donnent une autre image de la Norvège. Dans ce pays au climat rugueux, on devine que ses habitants trouvent dans la bière un joyeux réconfort et un nécessaire carburant pour traverser le long hiver polaire.

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Tromsø


17 juillet 2016

Baleine bleue à tribord

Depuis Longyearbyen, l’excursion à Pyramiden, ville minière russe à l’abandon depuis 1998, est une belle croisière en bateau. Huit heures de navigation à travers l’Isfjorden dans un décor enchanteur, entre de majestueuses montagnes aux pentes blanchies par la neige et des fronts de glaciers qui basculent dans la mer. Au bar, le whisky est servi on the rocks, les glaçons sont directement taillés à partir d’un bloc de glace tombé du glacier et récupéré alors qu’il flottait sur l’eau.

Sur le pont, un panneau noir intrigue. Des coches indiquent combien de baleines et de bélugas le Polar Girl a croisé depuis le 25 mai, début de la saison d’été. Ce matin, les marins norvégiens sont aux abois car ils savent qu’une baleine bleue évolue dans le fjord depuis quelques jours. «C’est totalement inédit si tôt à cette latitude nord», explique Magnus, le bras droit du commandant de bord.

Préférant évoluer dans les eaux froides, la baleine bleue attend habituellement fin août pour remonter jusque vers le 80e degré. Au printemps, les eaux sont en partie gelées et au début de l’été elles sont trop froides pour que le cétacé puisse y trouver sa nourriture. Sa présence au Svalbard déjà en juin s’explique par une température de l’eau un peu moins basse que d’habitude à pareille époque, ce qui permet la reproduction du krill et des crevettes dont le rorqual se nourrit.

Sur le chemin du retour, la chance est avec nous. Magnus repère la baleine lorsqu’elle affleure à la surface et souffle, propulsant un jet d’eau à une dizaine de mètres de hauteur. Les passagers se précipitent sur le pont du Polar Girl. Le capitaine arête le moteur. Le bateau dérive lentement et tout le monde guette en silence l’apparition du géant. A plusieurs reprises, la baleine surgit quelques instants. On distingue sa large tête aplatie et une longue partie de son dos glissant sur la mer. Assez pour se faire une idée de sa taille énorme: animal de tous les superlatifs, la baleine bleue est le plus grand mammifère de la planète, pouvant atteindre jusqu’à 30 mètres de long et peser 170 tonnes.

Chaque épisode est ponctué de trois sorties à la surface de l’eau puis la baleine plonge en profondeur et disparaît quelques minutes. Une fois, elle réapparaît à une cinquantaine de mètres du bateau, là où on ne l’attendait pas. En replongeant dans les profondeurs de l’Océan arctique, l’animal solitaire a la bienveillance de nous saluer de sa queue arquée.

Emus, nous nous souvenons que la baleine bleue fut chassée en Arctique jusqu’à sa quasi extinction au 19e siècle. Désormais protégée, elle est revenue au Svalbard et se sent à l’aise entre le Groenland et la côte sibérienne. C’est un signe réjouissant, même si le réchauffement du climat, redouté et inquiétant, joue certainement un rôle dans ce retour précoce du cétacé en Arctique.

Nous sommes encore témoins d’un phénomène étonnant: le Halo. Un arc de lumière autour du soleil est créé par la réfraction et la réflexion de la lumière par les cristaux de glace présents dans les nuages du type cirrus. Ce n’est pas si exceptionnel de l’observer dans les ciels polaires. Mais c’est juste sublime.

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Isfjorden


15 juillet 2016

Au sommet du Nordenskiöldfjellet (1050 m.)

Ce matin, le ciel bleu enveloppe les sommets derrière Longyearbyen. L’objectif du jour est là-haut dans la montagne : le Nordenskiöldjfellet, 1050 mètres d’altitude, plus haut pic de la région. Notre guide Oula Niemelä, un jeune Finlandais qui fait sa troisième saison au Svalbard, a pris son chien, Niko, un Husky du Groenland. Nous recevons raquettes et bâtons de ski. Et des moufles très chaudes, si jamais…

Les dernières maisons de Longyearbyen disparaissent dans notre dos quand nous atteignons la neige où se déroulera l’essentiel de l’ascension – un bon 900 mètres de dénivelé. La température n’est plus assez basse pour que la neige reste dure. Le rayonnement lumineux, 24 heures non stop, fait son travail de sape : la neige est molle et humide. La progression réserve des surprises : de petits ruisseaux coulent sous des ponts de neige fragiles qui cassent parfois, occasionnant une petite frayeur.

Nous progressons d’abord face à une large moraine avachie, que le glacier a déposé là il y a plusieurs milliers d’années. Des oiseaux virevoltent devant la falaise rocheuse dominant l’accès à un col, première difficulté de la journée. Cet obstacle franchi, nous mettons le pied sur un plateau que nous remontons sur sa bordure. Le vent forcit et les nuages s’invitent. Le chien Nico sautille et avance, imperturbable, alors que nous luttons contre les éléments qui ralentissent notre progression. Le froid devient mordant sous les rafales de vent qui giflent nos joues. Une arête se dresse devant nous. Sans être dangereux, le passage, plus raide, exige de la concentration.

Les nuages jouent à cache-cache avec le soleil, créant une ambiance mystérieuse et saisissante. Les cheveux au vent de Oula sont figés par le givre. Nos yeux picotent sous le froid agressif. Le silence impressionne. Le rythme lent de la randonnée invite à la méditation. Je pense à tous ces aventuriers venus explorer l’Arctique avec un minimum de moyens. Qu’est-ce qu’ils ont dû en baver ! L’écart entre l’excursion pour le plaisir et l’exercice de survie est mince, rappelle notre guide. Le froid, le vent et le brouillard fatiguent et désorientent, mettant les nerfs à l’épreuve. La menace permanente de l’ours polaire n’est pas théorique. Le fusil que porte en permanence Oula – une obligation dès qu’on quitte Longyearbyen - le rappelle.

La large pente sommitale se raidit. Des résidus de traces de descente à ski sont parfois visibles. La neige figée par le vent glacial dessine une trame aux arabesques délicates. Le souffle se fait plus court, l’effort plus intense. Nous atteignons le sommet dans un décor polaire. Une ancienne station météo est saisie dans la neige et la glace. Construite en 1932 dans le cadre de l’Année internationale polaire, elle est aujourd’hui hors service. A l’époque, des chiens polaires avaient tiré les traineaux acheminant le matériel de construction au sommet de la montagne. 2000 kilomètres parcourus et trois mois de travail journalier avaient été nécessaires pour transporter les 15 tonnes de matériel.

La petite montagne de neige et de glace que forme la cabane nous offre un abri bienvenu contre le vent. Le temps de reprendre quelques forces. Le guide a apporté des thermos d’eau chaude et des sachets de nourriture lyophilisée. Couscous, chili con carne ou poulet au curry, cette nourriture d’expédition passe bien dans ces conditions glaciales.

A la descente, les jeux de lumière sont époustouflants. On se sent transporté par la puissance et la beauté sauvage des paysages environnants. J’ai en tête la profession de foi du plus fameux trappeur norvégien, Odd Ivar Ruud, lue la veille au Musée du Svalbard: « A la ville, au quotidien, je dois être un fils, un ami, un amoureux, un ennemi, un frère, un citoyen, un soldat… Mais ici, dans l’immensité arctique, cela ne veut plus rien dire. Je ne suis qu’un être humain, en vie grâce à mes seuls efforts. »

A la hauteur de la falaise aux oiseaux, notre œil est soudain attiré par un mouvement sur le pierrier en contre-bas. Un renard polaire batifole à une distance respectable. Son pelage gris clair le distingue du tapis sombre des roches. Le face-à-face durera deux longues minutes. Moment magique qui nous rappelle que la wilderness, la nature à son état brut, et la diversité sont un précieux trésor en même temps qu’une nécessité. Nous voulons croire que c’est ce qui conduit des touristes toujours plus nombreux à se rendre au Svalbard.

Un aimant et un melting pot

Planté au milieu de la rue centrale de Longyearbyen, le SvalBar réunit chaque soir locaux et visiteurs autour du nectar local issu de la Svalbard bryggeri, la brasserie « la plus au nord du monde ». L’ambiance joyeuse donne une bonne idée du brassage culturel qui caractérise la petite ville aux confins arctiques. Une quarantaine de nationalités se mélangent à Longyearbyen.

L’université de la ville, UNIS, attire des scientifiques – professeurs, chercheurs et étudiants - de tous les continents. Le Svalbard est aussi un eldorado pour des professionnels du tourisme – guides, aventuriers et amateurs de nature sauvage. Arrivés de Thaïlande et des Philippines, des travailleurs de l’ombre ont aussi rejoint l’archipel en quête d’une vie meilleure. Ce sont surtout des femmes, employées dans le nettoyage, l’hôtellerie et la restauration. Des hommes, eux, sont manoeuvres sur les bateaux.

L’apprentissage du norvégien est un ascenseur social. A l’instar de cette femme thaïe devenue institutrice à l’école de Longyearbyen. Ou de cette femme de Manille, aux Philippines, qui orchestre désormais la boutique du duty free de l’aéroport. Depuis 8 ans à Longyearbyen, elle a décroché ce job après plusieurs années à cumuler des petits boulots moins payés et plus pénibles dans un restaurant. «Je suis heureuse, j’ai un excellent job, témoigne-t-elle. Dès que j’ai des vacances, je voyage dans toute l’Europe. J’ai vu Paris, Barcelone, Madrid, Rome, Lisbonne, Berlin, Londres. C’est la récompense pour vivre ici dans le froid polaire.»

Ce soir-là au SvalBar, Manu joue au billard avec deux compatriotes. Il est Philippin, a 24 ans, arbore un T-shirt à la gloire de New York. Il est en visite auprès de ses deux cousines qui travaillent dans un hôtel depuis trois et cinq ans. L’endroit lui plaît. Pas trop froid ? Il rit : Non, habits chauds !» Il raconte son voyage : par Bangkok, Dubaï, Paris Oslo. Puis le train jusqu’à Tromsö au nord de la Norvège. Puis le bateau jusqu’à Longyearbyen. Un si long trajet juste pour passer quelques bons moments avec ses cousines ? Quand je lui demande s’il a acheté le billet du retour, il me gratifie de son plus beau sourire… C’est entendu, il est déterminé à rester. Le pourra-t-il ? Il a quelques contacts. Il en saura davantage dans une semaine. « Si un travail ne se présente pas tout de suite, ce sera peut-être pour l’an prochain », glisse-t-il plein d’espoirs avant de poursuivre le jeu. La prospérité norvégienne n’a pas fini de faire rêver.

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Longyearbyen


14 juillet 2016

Propre en ordre

A l’entrée du bâtiment de l’Université de Longyearbyen, le message est sibyllin: tout le monde enlève ses souliers! On entre donc en chaussettes. Le sol boisé est nickel. La propreté norvégienne dit quelque chose de la psyché de ce pays porté à tout maîtriser. Notre hôte explique que Longyearbyen pousse le bouchon très loin. Plus loin qu’ailleurs en Norvège sur le continent. Au Svalbard, vous vous déchaussez au Musée, à la mairie et même à l’entrée des hôtels et de certaines salles de restaurants. Longyearbyen a établi ses propres règles et les cajole. Elles sont strictes.

Une autre règle fait se dresser les cheveux sur la tête de Patrick. Notre photographe est fâché de ne pas pouvoir se payer une bière à l’heure du repas de midi. Quand il passe à la caisse, il est 11h45. La restriction à la vente d’alcool est valable jusqu’à 12h. Un peu de patience, Patrick… S’ensuit une vive discussion qui divise notre groupe. «Au nom d’une morale à deux balles, la Norvège piétine nos libertés», s’irrite Patrick. «C’est culturel, à chacun ses règles», tempère Floortje. Une vingtaine d’années les séparent. Agacé, Patrick n’en démord pas ; l’étudiante, sure d’elle, ne rabat rien. Yves-Marie et François comptent les points. Match nul!

La discussion reprend six heures plus tard. Au supermarché, le rayon « Alcool», dressé derrière une grille métallique, ferme sous notre nez. Il est 18 heures tapantes, le couvre feu pour la vente publique d’alcool en magasin. On a beau implorer les trolls, l’affaire est perdue. Pour écluser une bière polaire, il faudra passer au bistro où la canette est chaque fois un coup d’assommoir. Compter dix francs la petite bière pression locale au demeurant délicieuse.

Patrick se trouve confirmé dans son jugement dernier: La Norvège, hyper-policée, exagère! Restriction des horaires de vente mais aussi des volumes – des quotas sont appliqués aux touristes sur présentation de leur billet d’avion; interdiction de consommer une bière dans la rue: c’est un bras de fer contre l’alcoolisme des jeunes et des moins jeunes que mène Oslo en multipliant les entraves à l’achat de bière et de vin. Avec quel résultat? Plusieurs fois, on nous a dit que les Norvégiens ne savent pas boire : quand ils sont dehors dans une fête ils se lâchent et les cas d’ivresse sont fréquents. Ne devient-on pas responsable en étant libre et informé des effets négatifs des excès? Patrick en est convaincu. Nous lui donnons tous raison. Victoire aux points de notre photographe.

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Longyearbyen


13 juillet 2016

Le Svalbard, un territoire très spécial

Archipel au bout du monde, entre les 78e et 80e degrés de latitude nord, le Svalbard est un territoire très spécial. C’est la Norvège sans être totalement la Norvège. François s'en rend compte à l'aéroport d'Oslo. Au check-in, on lui demande son passeport et il donne sa carte d'identité. L’employé de SAS insiste : «Il faut le passeport!». Silence interloqué. «Vous ne l'avez pas? C’est un territoire spécial, il faut le passeport.»

François essaie de s'en sortir comme il peut. Il joue à l’expert : « Le Traité de Paris en 1925 a donné à la Norvège la souveraineté sur le Svalbard, c’est la Norvège là haut !» L’employé reste imperturbable : «A ce territoire norvégien est adossée une zone russe. Territoire spécial.» Notre journaliste reste zen, mais pas question de plier: «Je vais à Longyearbyen, dans la partie norvégienne", assure François. «0n va voir ce qu’on peut faire», dit l’employé. Puis il passe un coup de fil qui dure. Sueur froide. Mais quand il raccroche, il décoche un grand sourire: «Vous êtes accepté sur le vol pour Longyearbyen.»

Surtout ne pas se réjouir trop vite. La porte d'embarquement se trouve dans une zone spéciale de l'aéroport. Symboliquement, on sort de la zone Schengen UE/EEE/CH. Il faut donc passer un contrôle d'identité. François se fais tout petit en avançant devant le guichet. Il tend sa carte d'identité en jouant l’innocent. «Ah, c'est vous!» La policière est au parfum, le p’tit Suisse est annoncé. Bel exemple d’efficacité norvégienne. Elle adresse un grand sourire et dit tout simplement : «Profitez bien de la vie arctique !»

Le soleil de minuit

En ce mois de juin pluvieux en Suisse, le soleil illumine le Grand Nord. Et réchauffe le thermomètre : la température varie entre 0 et 5 degrés. A l’heure où les enfants vont dormir, des lumières étranges, argentées, jouent avec le décor majestueux. Des montagnes tabulaires veillent sur une eau de mercure. Au loin des glaciers marmoréens basculent dans la mer. Nous sommes ravis et surpris car depuis trois semaines la webcam de Longyearbyen donnait plutôt à voir un ciel gris, des nuages bas, une terre sombre. A minuit le soleil brille encore au-dessus des montagnes environnantes. Il sera visible toute la nuit, nous assure Philippe, un doctorant allemand qui part se promener avec son amoureuse, Irina, une Russe chercheuse comme lui à l’Université de Longyearbyen.

Un effet de cette nuit qui n’en est pas une est qu’on ne voit pas filer le temps. A 1h du matin, dans le dernier café ouvert de Longyearbyen une serveuse thaïe nous sert la pizza. A 2h, coup de bambou ! Il serait sage d’aller dormir un peu. Du moins essayer… C’est fou comme la clarté donne de l’énergie et invite à rester actif.

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Oslo - Longyearbyen


12 juillet 2016

Les bûcherons les plus riches du monde

Chloé, la trentaine, est une jolie brunette au caractère bien trempé. Et à la tchatche fleurie. La Parisienne vit depuis deux ans à Oslo. Elle y est venue surtout par amour, accompagnant son compagnon qui s’est vu proposer une opportunité professionnelle. Elle-même travaille comme serveuse dans un bistro, le Café Brocante, tenu par un Suédois comme le nom de l’établissement ne l’indique pas. Elle parle d’une chouette expérience, mais ne cache pas que ce n’est pas drôle tous les jours. A l’entendre, Oslo est une ville «ennuyeuse». Il serait difficile d’y faire son trou comme européenne. «Un jour ou l’autre, on vous fait comprendre que vous n’êtes pas des leurs. Vous n’êtes pas nordique, pas scandinave. Cette distance au quotidien devient pesante à la longue.»

La société norvégienne, raconte Chloé, fonctionne par clan : le clan du travail ; le clan de la famille ; le clan du club sportif. Ce sont des cercles fermés. On vit entre soi. «Jamais avant de venir je n’avais imaginé que les Norvégiens seraient si peu européens. J’entends par là qu’ils se rattachent à un autre espace de vie, avec ses codes, ses références. Ils cultivent une distance avec tout ce qui n’est pas de leur monde.»

Chloé décrit un pays gavé de sa richesse pétrolière, qui vénère la vie dans la nature mais «manque de culture et d’ouverture, de curiosité pour l’autre, de chaleur humaine». Un pays rural et conservateur, devenu trop vite trop riche. «On m’avait dit que les Norvégiens étaient les bûcherons les plus riches du monde, je l’ai vérifié.» La Parisienne a aussi découvert que ce sont les femmes qui portent la culotte : « Dans cette société très égalitaire, le pouvoir appartient aux femmes. Un gars ne prend jamais d’initiative si la femme ne lui a pas donné un signal positif. C’est une société d’inspiration matriarcale.»

L’essence et le paradoxe norvégien

Le parc automobile norvégien témoigne d’un pays riche. Les grosses berlines et les 4x4 pullulent sur les routes de la capitale. Quand l’on sait que la taxe automobile appliquée à l’achat de toute voiture – neuve ou d’occasion – est presque aussi élevée que le prix de la voiture, ça en dit long sur le pouvoir d’achat des Norvégiens.

La taxe auto est proportionnelle à la puissance du moteur, donc à sa voracité en essence. La Norvège, grand producteur de pétrole, joue à fond la carte de l’écologie. Le gouvernement promeut massivement la voiture électrique ou hybride. Ces modèles « durables », qui préservent le climat, cumulent les privilèges. La taxe auto les frappant est très faible. Ces modèles ont la gratuité sur les péages urbains – depuis 1991, se rendre dans le périmètre urbain coûte entre 4 et 12 francs selon la voiture et l’abonnement contracté par son propriétaire. Les voitures « vertes » ont aussi le droit de circuler sur les pistes réservées aux bus pour éviter les embouteillages. Ce volontarisme politique n’est pas sans effet : en 2014, plus de 17% des nouvelles voitures immatriculées en Norvège étaient électriques et le cap des 50000 voitures de cette catégorie a été franchi l’an dernier.

Le pétrole et le gaz sont presque exclusivement destinés à l’exportation. Ces ressources sont considérées comme un vecteur de revenus, point barre. Cette politique a plutôt bien réussi au pays. Tant que la redistribution de la richesse fonctionne, tout le monde s’en accommode, nous expliquent plusieurs Norvégiens.

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Oslo


11 juillet 2016

La Norvège 3.0

Le train express reliant l’aéroport d’Oslo à la gare centrale de la capitale fend la forêt avant de plonger dans un tunnel. Le trajet est souterrain sur la moitié des 50 kilomètres à franchir. Les wagons du Flytoget sont silencieux, comme pris dans une ouate cotonneuse. Des écrans délivrent leurs messages en boucle. La page des consignes de sécurité aux passagers revient le plus fréquemment. On s’attend à voir défiler la météo, mais c’est le cours de l’action des sociétés norvégiennes cotées en bourse qui s’affiche. Quelques gros titres de l’actualité du jour défilent en alternance avec les infos utiles. Le wifi libre fonctionne parfaitement, les yeux des passagers sont rivés sur les petits écrans davantage que sur les grands.

Le billet s’achète à l’automate avec une carte de crédit. Le trajet de 19 minutes est facturé 180 NOK, soit 20 Euros. Un train régional parcourt le même trajet en 24 minutes. A peine 5 de plus, mais à un tarif deux fois moins élevé et à une fréquence moindre. La vitesse et l’efficacité sont un luxe, en même temps qu’une marque de fabrique de la Norvège, pays qui fonctionne à merveille.

Pour déjouer la Norvège cher il faut voyager futé. Le Smartphone est un allié indispensable. Le wifi, accessible sans embûche et gratuitement dans presque tous les lieux publics, permet de s’informer et de se guider en direct. Un exemple magistral nous est donné par l’application Ruter billiet, tout simplement géniale. C’est celle de l’opérateur de transports publics de la région d’Olso. Téléchargée sur l’Applestore, elle est un sésame pour voyager efficacement et moins cher. Le billet digital a toujours un prix inférieur à celui du billet payé cash au guichet ou à l’automate. On l’achète en trois clics. Egal si c’est pour un trajet simple ou un trajet valable 24 heures, plusieurs jours, un mois ou même une année. Des options de rabais sont spontanément proposées selon que l’on est écolier, étudiant, senior ou que l’on voyage en famille.

L’utilisateur sélectionne la gare de départ et d’arrivée; le nombre de zones à franchir s’affiche, ainsi que le tarif et les horaires. On définit à quelle heure commence la validité de son billet. Une fois payé, celui-ci apparait sur l’écran et un compteur déroule à l’envers le temps de validité restant. Une fois enregistrées, les données de la carte de crédit sont chaque fois automatiquement réactivées. C’est d’une simplicité et d’une efficacité redoutables!

Tout est fait pour choyer l’usager des transports publics. Dans le hall de la gare centrale d’Oslo, un panneau géant donne à voir la carte des lignes de trains régionaux comme un immense plan de métro. A côté s’affiche la grille horaire du départ des trains. Clin d’œil aux voyageurs: le taux de ponctualité des trains de tout le réseau s’affiche en direct. Ce matin de juin, à l’heure de pointe, le taux a varié entre 90,3% et 94% en l’espace de 5 minutes. En publiant cette information sensible, la compagnie nationale des chemins de fer norvégiens se met la pression. «C’est un signe que nous prenons au sérieux la confiance des usagers», explique une employée du bureau d’information. Les CFF, fiers de leur ponctualité, ne voudraient-ils pas s’en inspirer dans les grandes gares suisses?

Un pays, deux visages

Ali conduit sa Mercedes de la main gauche, la droite valse devant le pare-brise. Volubile et drôle, notre chauffeur de taxi est iranien. Il vit depuis 26 ans en Norvège dont il parle la langue mieux que l’anglais. Il a appris à aimer les bons côtés de son pays d’accueil – la richesse, le confort, la sécurité dans la rue, l’accès aisé aux soins, le généreux filet social. Il veut toutefois donner aussi «une autre image» de la Norvège. La boule au ventre, Ali lâche d’un air grave: «Croyez-moi, la Norvège est un pays raciste!»

Raciste, le pays de l’égalité et du prestigieux Prix Nobel de la Paix? Le pays de la tolérance, de la tempérance et d’une certaine idée de la liberté?

Ali s’excuse presque de noircir le tableau. Intarissable, il raconte un racisme soft, sournois, souterrain. Il explique, en détails, comment son épouse, originaire du Soudan, réfugiée, parfaitement intégrée dans son pays d’adoption, a dû se battre devant les tribunaux pour terminer ses études de dentiste. Au moment de commencer des stages puis lors de la procédure conduisant à l’ouverture de son cabinet, on lui a mis les bâtons dans les roues à plusieurs reprises juste parce qu’elle était noire, assure Ali. En gagnant deux procès, elle s’est fait une sacrée réputation.

Lui aussi subit la discrimination au quotidien, assure Ali. Son Bachelor en économie en poche, diplôme obtenu à l’Université d’Oslo, il dit avoir postulé pour des dizaines de jobs sans jamais être convoqué pour une audition. «Mon seul nom persan me disqualifiait au stade du tri des dossiers.» Il a obtenu le droit de changer de nom de famille pour se présenter comme norvégien. Depuis, il passe la premier barrage mais il n’a toujours pas obtenu un emploi qualifié. Il se console en conduisant son taxi. «Je ne me plains pas, je gagne plutôt bien ma vie, mais c’est frustrant.»

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Oslo