Grand Nord

Sur les traces du changement climatique

Sept semaines durant, des équipes de la rédaction de 24heures accompagnées de jeunes scientifiques parcourent les régions arctiques, qui subit le plus fort le dérèglement du climat

LU
18
JUL
MA
19
JUL
ME
20
JUL
JE
21
JUL
VE
22
JUL
SA
23
JUL
DI
24
JUL
Etape 3
Saint-Pétersbourg - Arkhangelsk - Naryan-Mar

Boris Senff journaliste 24heuresLise Bourgeois journaliste 24heures24 heuresGregory Wicky journaliste 24heuresAlexandra Demers-Roberge étudiante en géologie à l'UNIL
Découvrez chaque jour une nouvelle page de notre carnet de route.

23 juillet 2016

Des avantages d’un vrombissement d’hélicoptère

Sur les trois jours à Naryan-Mar, pas un seul sans un passage dans le petit aéroport de la ville où la plupart des liaisons aériennes sont avec Arkhangelsk (d’où nous venons) et Moscou (où nous allons). Son petit hall déserté ou encombré (mais presque toujours traversé en zig-zag par quelques moustiques fatigués), sa cafétéria aux heures d’ouverture erratiques, ses zones extérieures pour fumeurs bien à l’écart de l’entrée (hygiénisme d'état oblige) et ses fresques soviétiques à la gloire des vols en Mi-8, l’hélicoptère de la toundra. Le deuxième jour, c’est justement le véhicule que nous allons emprunter pour franchir les quelque 400km qui nous séparent de l’île Vaïgatch, juste sous la Nouvelle-Zemble, entre les mers de Barents et de Kara. Notre guide nous avait avertis du fait que deux officielles, l’une en charge de la jeunesse et l’autre de la promotion de la ville, allaient nous accompagner. Dès la rencontre à l’aéroport, il apparaît que les échanges ne seront pas des plus fructueux, journalistiquement s’entend. Les deux femmes semblent ravies de profiter d’un tel voyage et distribuent quelques prospectus à la gloire de la localité. Mais le blindage de leur bonne humeur inoxydable ne laissera rien passer en termes d’information, malgré une propension évidente au babillage.

Une fois dans l’habitacle de l’appareil, il faut bien convenir que les promesses de vrombissement assourdissant sont tenues. De désagrément, le vacarme se transforme en avantage: nul besoin de faire semblant de meubler la conversation pendant un trajet qui dure près de trois heures à l’aller comme au retour! Reste donc à contempler les paysages sur la gamme des gris, des verts et des bruns dans le fracas du rotor.

6

Naryan-Mar


22 juillet 2016

Des moustiques et des rennes

Etrange ville que Naryan-Mar, sur les rives du fleuve Petchora, à 110 km de la mer de Barents. Si elle cristallise des enjeux passionnants propres aux régions arctiques, notamment en matière énergétique, il faut bien dire qu’on ne rêverait pas forcément de venir y habiter. Les moustiques gros comme des avions nous attendent dès la sortie de l’aéroport, la ville, sous la pluie, est triste à pleurer et ce n’est pas la petite vitrine tentant de vendre l’artisanat local des nomades nénètses dans le lobby de l’hôtel qui nous met du baume au cœur. Un petit billard pour s’égayer ? Non monsieur, la salle est fermée le soir, nous indique la réceptionniste. Super, merci. L’absence de sens commercial que l’on rencontre souvent en Russie semble être l’un des aspects les plus tenaces de l’héritage communiste.

Qu’à cela ne tienne, la ville nous offrira tout de même de jolies surprises, comme cette rencontre avec le sympathique journaliste et romancier Igor Shnurenko, qui nous offre sa grille de lecture sur la région. Ou encore, au détour d’une rue, cet enchaînement église - ancienne poste assez plaisant.

Ici, on aime bien manger du renne. Du poisson aussi, mais le renne est souvent roi sur les menus des restaurants. Cuisiné en charcuterie, il évoque le gendarme, cette saucisse épicée bien connue sous nos latitudes et dans les pays germaniques. Cuits à point, ses filets font penser à du cerf ou du chevreuil et sont servis soit comme de la chasse chez nous, avec une petite confiture de canneberges, ou alors avec une sauce aux oignons. Le soir, après avoir terminé une belle assiette de cette dernière préparation, nous avons vu le restaurant dans lequel nous mangions se remplir d’une population jeune, bruyante et majoritairement féminine. Les talons y étaient hauts, les couleurs des robes vives à vous exploser la rétine. Notre guide nous a expliqué qu’il s’agissait d’une fête de fin d’études. On a demandé aux jeunes filles s’il était possible d’immortaliser leur petite célébration, ce qui a attisé leur curiosité. Quoi, des journalistes suisses ? Vraiment, ici à Naryan-Mar ? A partir de là, leur attention était captée. Il a fallu poser avec elles pour un selfie, les questions fusaient, et il faut bien dire que leurs sourires étaient plus qu’engageant. La région a beau prospérer grâce aux énergies fossiles, proposer des salaires aussi élevés qu’à Moscou, ici, comme dans beaucoup d’endroits éloignés de tout, un Européen de passage continue de représenter un une porte de sortie potentielle.

5

Naryan-Mar


21 juillet 2016

La lumière blanche d'Arkhangelsk

C’est le début d’un sentiment d’“être dans le nord”. Les jours sont plus longs, la lumière plus blanche, les moustiques plus présents. La ville d’Arkhangelsk ressemble à une banlieue. Beaucoup de grands locatifs blancs et gris ont été construits après les maisons de bois bien plus charmantes. Les routes sont souvent défoncées, laissant apparaître de grandes flaques boueuses.

Agréable, tout de même, de marcher dans cette ville maritime d’apparence paisible, qui contraste avec l’urbanité de Saint-Pétersbourg. Le quai est presque désert, tandis que la plage n’accueille pas de nageurs. La baignade y est interdite. Le long de la jetée, une grande épave de navire sortie de l’eau et un karaoké. Le mobilier urbain est d’une sobriété soviétique, tandis que des monuments aux soldats de la grande guerre figurent à chaque carrefour.

Le mercredi matin, il pleut. Sous les cordes qui tombent, un mini bataillon de jeunes filles marche au pas de l’oie devant l’une de ces fameuses statues. Nous sommes le 22 juin, date de commémoration de l’entrée en guerre de l’Union soviétique, en 1941. Les Russes semblent avoir le goût de l’uniforme et de la parade, comme en témoigne le défilé de l’école de police de Saint-Pétersbourg dont nous vous avons parlé hier. Cela ne les empêche pas de chérir des événements aux accents nettement plus bohèmes, comme le festival de théâtre de rue.

A l’intérieur de l’Université de l’Arctique, contraste total. Ici règne un air d’occident. La vice-présidente de la coopération interrégionale Marina Kalinina nous accueille. Elle a le ton légèrement cassant des gens dynamiques. Dans un décor proche de celui que nous pourrions rencontrer à l’uni de Lausanne (avec laquelle l’Université de l’Arctique collabore d’ailleurs), elle présente le travail de son institution avec conviction. Le débit expéditif, l’anglais parfaitement maîtrisé: rien à voir avec les académiciens paternes que nous avons rencontrés à Saint-Pétersbourg. D’ailleurs, il y a une grosse différence: à l’Université de l’Arctique on ne minimise pas le réchauffement climatique.

Tiens, voici justement une famille de touristes italiens. Ils ne comprennent rien au russe et repèrent avec intérêt la traduction anglaise de Léonid. En route donc pour une visite en groupe élargi. Entre deux cheminées, la mère de famille nous confie venir de Rimini, là où les Suisses avaient l’habitude de passer leurs vacances dans les années 1970. Aujourd’hui, ils ont été remplacés par les Russes, précisément, qui viennent “acheter les chaussures” sur les bords de l’Adriatique. Chacun a son exotisme.

4

Arkhangelsk


20 juillet 2016

Une beauté désarmante

Au lendemain de notre arrivée à Saint-Pétersbourg, Léonid, notre accompagnant de l’agence “Victoire de la recherche en Arctique et Antarctique”, nous emmène voir le brise-glace Krassine, devenu un musée. Sur le trajet vers la Neva (prononcée Nièva) nous passons par plusieurs plans d’eau, jusqu’à l’Ile Vasilyevski, où est amarré le bâtiment. Saint-Pétersbourg est désarmante de beauté.

Sous le ciel gris se détachent les bulbes dorés des églises. Les académies et autres palais sont majestueux. Il n’y a certes pas beaucoup de verdure dans cette partie de la ville. Léonid me raconte qu’il a fait partie des contestataires de la gestion urbaine avant d’abandonner l’aventure: il s’est fait interpeller pour avoir participé à un sit-in. Les enseignes en cyrillique nous passionnent. Ce sera l’un des leitmotivs du voyage: apprendre l’alphabet.

Arrivés au brise-glace, nous montons à bord par la passerelle, une planche clouée de marches (comme une échelle à chat). Une jeune femme blonde aux yeux très bleus, chignons bien tiré derrière la tête, nous accueille. Elle ne parle pas anglais et semble tellement timide qu’elle évite tout contact oculaire avec ses interlocuteurs.

Dans le matin laiteux, nous découvrons le navire depuis le fin fond de la cale jusqu’au poste de commandement. La traduction prend du temps. La jeune guide aligne ses phrases apprises par coeur, tandis que Léonid résume. L’esprit a tout le temps de se dissiper. Combien de marins ont-ils travaillé sur ce grand paquebot? Comment étaient les tempêtes? Quel bruit faisait la coque en écrasant la glace? Sur le pont, une mini exposition retrace le sauvetage par le Krassin, en 1928, de l’expédition d’Umberto Nobile.

Tiens, voici justement une famille de touristes italiens. Ils ne comprennent rien au russe et repèrent avec intérêt la traduction anglaise de Léonid. En route donc pour une visite en groupe élargi. Entre deux cheminées, la mère de famille nous confie venir de Rimini, là où les Suisses avaient l’habitude de passer leurs vacances dans les années 1970. Aujourd’hui, ils ont été remplacés par les Russes, précisément, qui viennent “acheter les chaussures” sur les bords de l’Adriatique. Chacun a son exotisme.

3

Saint-Pétersbourg


19 juillet 2016

Prestige de l’uniforme (et surprise du Daghestan)

A l’institut Vavilov, sanctuaire des semences du monde, nous avons eu droit à un accueil dont on ne saura pas s’il était typiquement russe, mais qui nous a marqué. Ce matin-là, sur le coup des 10h, dans les augustes mais quelque peu vétustes locaux de cette institution à la longue histoire, nous nous sommes assis pour une interview à une grande table garnie de croissants et de cafés avec le directeur de l’Institut, Nikolaï Dzyubenko, et son responsable des relations internationales, Sergueï Shuvalov. Si ce dernier se montrait loquace et accueillant, le maître des lieux restait plutôt distant derrière ses lunettes aux verres fumés. Il ne parlait pas anglais et nous communiquions principalement avec son subalterne. L’entretien peinait pour le moins à démarrer. Alors le patron a pris la parole d’un air grave. Son collaborateur a traduit : « Le directeur a quelque chose d’important à vous dire. » Aïe. Allait-on apprendre que les journalistes n’étaient pas les bienvenus ? Qu’il nous faudrait passer une sorte de test ? Tension, raclements de gorge. Le directeur a de nouveau parlé, plus longuement. La traduction se faisait attendre. L’adjoint a repris la parole : « Pour que cette rencontre se passe au mieux, le directeur vous demande… de boire avec lui un peu de cognac. A vrai dire, il s’agit de brandy, du brandy du Daghestan, vous nous en direz des nouvelles ! » Et de sortir d’un placard en souriant une belle bouteille ambrée. A partir de là, les choses sont allées beaucoup mieux.

Plus tard dans la matinée, en nous emmenant voir de près les graines stockées dans les congélateurs, l’accueillant scientifique nous a raconté une anecdote historique. Depuis la création de l’institut Vavilov, ses locaux sont situés sur la place Saint Isaac, au cœur de la ville. Entre septembre 1941 et janvier 1944, pendant la Grande Guerre Patriotique (c’est ainsi que les Russes appellent la Seconde Guerre Mondiale), Saint-Pétersbourg, alors Leningrad, fit l’objet d’un siège atroce. Les obus allemands, la famine, la maladie, firent 1,8 million de morts (oui, vous avez bien lu), laissant la ville en ruines. Pourtant l’institut, lui, fut totalement épargné. Pourquoi ? La place Saint-Isaac abritait, et abrite toujours, l’hôtel Astoria, palace dans lequel Hitler comptait tenir le banquet qu’il préparait pour célébrer la conquête de la ville. Les artilleurs avaient reçu l’ordre de le laisser indemne. La victoire n’eut jamais lieu, les murs et les graines de l’Institut Vavilov demeurèrent intact.

Des rencontres avec plusieurs scientifiques étaient au menu de cette journée. L’un nous a accueilli dans une vieille académie tombant en ruine sur les bords de la Neva. Un autre dans le Musée zoologique de Saint-Pétersbourg, le plus grand musée du monde consacré uniquement aux animaux. Ce cadre ne nous a pas forcément beaucoup éclairé pour nos articles, mais pour qui aime les musées traditionnels et poussiéreux juste comme il faut, quel régal pour les mirettes! Tout comme la cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, aperçue au détour d’un canal.

En Russie, l’histoire militaire, l’armée, l’uniforme sont partout. Si le service militaire a été réduit de 24 à 12 mois en 2008, il reste un passage obligé pour les jeunes hommes. Dans la rue, dans les transports publics, les aéroports, on croise beaucoup de soldats, et même de jeunes garçons en uniformes de cadets, se préparant pour une carrière dans la police, l’armée ou la marine. Ce jour-là, sur la place du Palais, à Saint-Pétersbourg, les futurs lauréats et lauréates de l’académie de police répétaient pour la cérémonie qui les verraient le lendemain, devenir des agents. Impressionnant.

2

Saint-Pétersbourg


18 juillet 2016

Saint-Pétersbourg

L’arrivée à Saint-Pétersbourg se fait sous ciel grisâtre et un vent puissant. La capitale de l’Empire vient de sortir d’une période de frimas, mais l’été n’y a pas encore pris ses aises. A peine le temps d’admirer quelques façades de bâtiments à la majesté ternie par les années et il faut s’engouffrer sur la fameuse perspective Nevsky pour atteindre le Théâtre Alexandra où se joue une adaptation pour ballet d’Anna Karénine.

La représentation, portée par des tableaux saisissants, trahit par son néo-classicisme l’amour russe pour la grande tradition artistique. Mais le théâtre lui-même, plus ancien théâtre dramatique de Russie, attise autant notre curiosité que le spectacle. Avec ses innombrables balcons et corridors, ses dorures et son stuc remis à neuf, le bâtiment en jette… Presque autant que les jeunes filles russes en exhibition du côté public. La surenchère dans la longueurs des talons aiguille semble être un sport national, inversément proportionnelle à celle de la longueur des jupes!

Sur le chemin du retour, les sculptures de bronze du Pont Anichkov - des dresseurs de chevaux - ne nous révèlent pourtant pas les visions promises par une légende locale: leurs testicules devraient révéler le visage de Napoléon! Il est temps d’aller se coucher Rue Marat, non loin de l’Hôtel Suisse, et préparer nos interviews avec la foule de scientifiques qui nous attendent le lendemain.

1

Saint-Pétersbourg