Grand Nord

Sur les traces du changement climatique

Sept semaines durant, des équipes de la rédaction de 24heures accompagnées de jeunes scientifiques parcourent les régions arctiques, qui subit le plus fort le dérèglement du climat

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Salekhard - Yarato - Aksarka

Maxime Collombin étudiant en géologie à l'UNILChristophe Reymond directeur du Centre PatronalJulie Kummer journaliste 24heuresFlorian Cella photographe 24heures
Découvrez chaque jour une nouvelle page de notre carnet de route.

31 juillet 2016

Vivre au rythme du permafrost

La route qui secoue la kacha - cette version russe du oatmeal qu’ils mangent pour le petit-déjeuner - qui est dans nos estomacs, épisode deux. On reprend ce matin la direction d’Aksarka, avec un passager supplémentaire. Denis Alexandrovich Konev est responsable de la construction des routes et nous bifurquons cette fois en direction de Nadim, pour aller admirer le travail effectué par son équipe pour une toute nouvelle voie. Première constatation, elle secoue bien moins que l’ancienne. Seconde constatation, les gens ne savent pas encore qu’elle existe, car le renne que nous croisons est la seule créature vivante aux alentours. “C’est très symbolique d’en rencontrer un ici, sur la route. C’est très rare”, affirme Viktor. Finalement, on se rappelle aussi que nous sommes au beau milieu de la Sibérie, et qu’il est en fait assez normal de croiser un véhicule uniquement tous les 50 kilomètres.

“Pour contrer la fonte du permafrost, on aurait pu faire construire toute la route sur pilotis, comme les immeubles. Une sorte d’immense pont”, suggère Maxime. Planté au centre de la route, dans sa chemise rose, au-dessus d’un pont flambant neuf, Denis nous explique leur technique à eux. On se bat - ENCORE - contre les moustiques, qui attaquent même notre caméra.

Au retour, nous devons manger à l’hôtel, mais Christophe décline. Tant pis, nous mangerons sa portion de pelmeni - ces délicieux raviolis russes fourrés à la viande accompagnés de smetana, une sorte de crème fraîche. Nos estomacs ont une réputation à tenir après tout.
Revigorés, nous sommes prêts à entamer notre après-midi culturelle. German, notre guide du jour, nous propose un voyage à travers l’histoire de la ville de Salekhard et de la Iamalo-Nénétsie, depuis que les mammouths étaient les principaux habitants de la péninsule, jusqu’à nos jours. On commence par une visite du musée de la ville. Cet homme aux cheveux roux est une encyclopédie sur pattes. Des rituels nénètses à la première plantation de pommes de terre faite ici, en passant par l’histoire de chaque bâtiment, il connaît tout. Il nous emmène ensuite dans un périple à travers la ville. Viktor doit rester concentré pour nous traduire tout ce que German raconte, et nous perdons probablement de plus en plus de contenu au fur et à mesure de la visite. Elle s’achève sous la statue d’un énorme mammouth, face au port qui permet de prendre le bac pour se rendre à Labytnangi, où un pont de 4 km aurait dû être construit il y a des années déjà.

Après une session shopping de souvenirs comestibles durant laquelle nous découvrons que les Salkhardiens ont dédié un monument au moustique (!), nous nous mettons sur notre 31 pour retourner au délicieux restaurant du premier jour, afin de fêter notre départ. Nous y rejoignons Vladimir, avec qui nous trinquons à cette belle expérience. Le poisson congelé et la viande de renne bouclent la boucle. Nous profitons une dernière fois des délices sibériens, avec une pointe de nostalgie.

Nous ignorions qu’une dernière aventure nous attendait. A la fin du repas, Vladimir décide de nous emmener découvrir les vestiges de la voie de chemin de fer construite à l’époque stalinienne. Après un trajet dans un quartier où les maisons neuves poussent au milieu d’un espèce de terrain vague où s’entassent les matérieux de construction, les citernes rouillées et toute sorte d’objets encombrants, nous nous retrouvons sur une piste de terre. Nous décollons de la banquette de notre minibus tous les deux mètres et nous avons hésité trois fois à sortir pour pousser le bus embourbé dans le sable. Il vient de pleuvoir pour la première fois du voyage et les moustiques sont plus actifs que jamais. Malgré les tentatives maternelles de Natacha de nous sprayer d’antimoustique, ils se font un malin plaisir à nous laisser des souvenirs dès notre sortie de la camionnette. Talons au pied - non, la balade dans la jungle n’était pas prévue et oui ces talons sont homologués tous terrains - je m’enfonce dans la verdure, en tentant de ne mettre les pieds que sur les lattes en bois pour rejoindre les hommes, déjà bien plus loin. La nature a repris ses droits sur l’oeuvre humaine et, malgré ces satanés insectes, c’est absolument magnifique à regarder. Après des adieux difficiles avec Vladimir, l’hôtel Antartica et la ville, le lendemain matin, du haut de notre avion, nous tentons de graver à jamais dans nos mémoires ces spectaculaires paysages bleus et verts.

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Aksarka


30 juillet 2016

La pêche, symbole de la péninsule

Si notre esprit est encore embrumé, la route que nous empruntons pour nous rendre à Aksarka le ramène brutalement à la réalité. Construite sur le permafrost, elle est irrégulière et des bosses qui nous font décoller de nos sièges se sont formées tous les 10 mètres. Nous avons l’impression d’être montés sur ressorts. Des kilomètres durant, nous longeons ces marécages verdoyants où poussent seulement quelques arbres. De loin, des parterres de fleurs blanches nous donnent l’impression que le sol est couvert d’une fine couche de neige.

En arrivant dans le village, nous nous arrêtons pour acheter du pain pour le pic-nic et des glaces pour nous rafraîchir. Une femme nous approche et se lance dans de grandes explications auprès de Viktor qui finit par lui donner quelques roubles. On sent que les conditions de vie ont l’air plus difficiles ici qu’à Salekhard et cette sensation se confirme à notre arrivée dans l’usine de conditionnement de poisson quelques kilomètres plus loin.

Le patron est très fier de nous accueillir et nous fait visiter les moindres recoins de son entreprise. Nous aurons même le droit de monter à bord de l’un des bateaux où vivent ses employés. Minuscule, cet espace de vie au coeur d’un rafiot rouillé est impeccablement rangé et très bien organisé. Autour du tapis roulant où transite tout le poisson congelé produit ici, une vingtaine de personnes s’active. Au début de la chaîne, un homme, probablement nénètse ou khante, soulève toute la journée au-dessus de sa tête de lourds plateaux de poisson surgelés qu’il abat violemment sur le tapis roulant afin de les déloger de ce dernier. A chaque coup je ne peux m’empêcher de sursauter. Ce qui fait sourire cet homme qui fume assis à l’entrée de l’usine et dont l’énorme ventre nu est soutenu par des bretelles. Une petite machine à coudre verte dans la main gauche, le sac rempli de poissons dans la droite, un employé, bonnet en laine à l’effigie de la Russie sur la tête, clôt le processus.

A bord du bateau de pêche de Valery, le patron aux yeux bleus transparents enfile sa casquette de capitaine pour nous permettre de remonter la chaîne jusqu’au moment de la pêche même. Nous voguons peu de temps sur l’Ob avant de tomber sur un cimetière de bateaux. Valery descend sur l’un d’eux pour nous expliquer comment, à l’aide de sel et de glace, le poisson était transporté et conservé durant le transport. Les carcasses rouillées, les ponts dont les lattes de bois sont éclatées, les cabines à moitié englouties devant les forêts touffues des rives créent un univers très esthétique, fascinant à observer.

Les cheveux au vent, nous voguons encore plus d’une heure avant d’apercevoir les tchoums installées en-haut de la berge. A l’horizon, nous voyons deux hommes qui montent à bord de leur canot pour venir nous chercher. Nous faisons la connaissance de Piotr et d’un autre pêcheur de la communauté khante, l’une des populations nomades de Sibérie. Sa brigade à lui s’est à moitié sédentarisée et vit l’été sur les rives de l’Ob pour pêcher et l’hiver dans les terres pour élever des rennes. Une fois sur terre, les moustiques sont encore plus voraces que d’habitude et il faut se sprayer toutes le demi-heures pour ne pas être dévoré. Note à moi-même: les baskets en tissu ne sont pas une barrière physique suffisante pour empêcher les mamans moustiques de prendre ton pied droit pour un garde-manger.

Au milieu des herbes hautes, la tchoum de Piotr, sa femme et ses trois filles nous attend pour un festin composé de poisson cru, de foie de poisson, de bouillon de poisson et d’herbes fraîches. Sa femme, Evdokia, poète et déléguée pour les droits des khante au conseil des minorités locales entame de grandes discussions avec Natacha, la femme de Viktor. Etendue sur les tapis où la famille se couchent le soir venu, à l’abri de la moustiquaire, leur discussion en russe me berce et les premièrs stades du sommeil me donnent l’impression de saisir la totalité de son contenu. Nous attendons Piotr, qui est allé poser ses filets dans l’Ob et qui mange maintenant en espérant que des gros musksun se réfugient dans ses filets pendant ce temps-là. Viktor se baigne et combat les moustiques à la sortie de l’eau brunâtre qui ne séduit personne d’autre. Florian et son appareil sont fascinés par la vie de la tchoum, dont il capture même les sons. Nos deux autres compagnons découvre les environs et viennent se réfugier à l’intérieur lorsque les moustiques deviennent insupportables.

Piotr rassemble la troupe pour la répartir sur une barque en bois et un bateau à moteur. Une dizaine de minutes plus tard, le quinquagénaire, une jambe appuyée sur le bord de son embarcation, extirpe les filets que la rivière a généreusement rempli aujourd’hui. On sent que ce sont des gestes qu’ils répètent tous les jours depuis que sa famille s’est convertie à l’activité de pêche après avoir été éleveurs de rennes durant de générations. La musique à fond sur la radio du bateau à moteur, nous rejoignons l’embarcation de Valery qui nous ramène à notre minibus. La lumière douce de la fin d’après-midi se reflète sur les eaux de l’Ob et le vent, qui se calme petit à petit, nous dispense de la présence des moustiques.

Le renne farci au menu du “complexe” de ce soir détruit à jamais la relation instable qui s’était instaurée entre Christophe et le restaurant de notre hôtel.

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Aksarka


29 juillet 2016

Rendez-vous en terre inconnue

Au petit-déjeuner, nous sommes tous unanimes. Il fait trop chaud! “Ca aussi c’est un impact du changement climatique. Quand les canadiens ont construit la ville, il n’y avait pas encore besoin d’air conditionné”, indique Viktor.
Couverts d’anti-moustique des orteils jusqu’au cuir chevelu, nous rejoignons l’hélicoptère qui nous transportera durant plus de cinq heures aujourd’hui. Dans l’attente du décollage, Viktor nous donne un cours sur le comportement à adopter en cas de rencontre avec un ours, dont la forêt derrière nous est pleine. Notre guide est comme un enfant devant ce gros oiseau de fer bleu et blanc. “Les MI8, ce sont mes hélicoptères préférés. Ils sont si efficaces qu’ils n’ont presque pas changé en 50 ans. Ce sont les plus utilisés dans le nord. C’est un peu comme la kalachnikov, c’est un symbole de la Russie.

Les paysages alterant forêt, la taïga, et les plaines gorgées d’eau, la toundra, sont d’une beauté hypnotisante. Nous ne pouvons décoller nos têtes des hublots. Le bruit qui règne dans l’habitacle nous plonge chacun dans nos réflexions sur ce qui nous attend aujourd’hui. Une première piste nous est donnée lors de notre arrêt à Yarsale, à deux heures d’hélicoptère de Salekhard, où nous faisons la rencontre de Natacha et de Vassili, sa fille d’un peu plus d’une année. Vivant ici mais née dans le campement nénètse où nous nous rendons, tout comme les cinq autres personnes qui montent aussi à bord du MI8, ils profitent du passage de notre hélicoptère pour rejoindre ou aller rendre visite à leur famille, car le terrain ne permet pas de faire le voyage en moto-neige en été.

Encore 45 minutes de vol. Ce territoire est tellement vaste, tellement vierge de toute présence humaine. “On comprend mieux pourquoi ils n’avaient pas vraiment besoin de fermer les goulags à clé… Une fois que tu es perdu là au milieu, tu ne survis pas bien longtemps”, remarque Christophe. L'eau part dans tous les sens et forme des motifs merveilleux. Nous apercevons les premiers campements. Vu d’en-haut, les tentes, appelées tchoum, forment des cercles blancs, et les rennes de minuscules taches grises tout autour. Ils sont tous très éloignés les uns des autres et on se demande s’il arrive que ces brigades se retrouvent parfois.

Arrivés au-dessus du campement où nous rendons, nous sommes accueillis par tout le village. Les habitants, tout au long de la demi-journée que nous passons sur place, veulent nous montrer comment se déroule la vie ici. Capture des rennes au lasso, course de traîneaux, repas dans la tchoum du chef, sacrifice d’un renne que nous mangerons à même la carcasse, nos en prenons plein la vue. Nous remarquons encore plus ici que les questions que nous pensions leur poser avant de venir n’ont plus aucun sens.

Le départ est très difficile. Cette journée a été très forte en émotions pour tout l’équipe, qui décolle les larmes aux yeux. Chargée de viande de renne ultra fraîche - “Ce n’est pas la peine que nos enfants en achètent en ville, elle n’est pas bonne”, nous explique Lena, la mère de Natacha - Natacha ainsi que six autres membre de la brigade rentrent jusqu’à Yarsale avec nous. On se serre dans les bras, on est émus. On se demande comment l’on peut se sentir subitement si proches alors que nous nous connaissons à peine.

Si notre hélicoptère atterrit à Salekhard, nous mettons bien plus de temps que lui à revenir sur terre. Même dans la camionette qui nous ramène à l’hôtel, nous ne sommes pas très bavards. Même moi.

Une promenade dans la ville et la visite d’un supermarché - où le premier frigo en entrant a la tâche de garder au frais une trentaine de sortes de vodka différentes, ce qui n’est rien par rapport au rayon non-réfrigéré dédié au nectar russe -nous permettent de commencer à réaliser ce que nous venons de vivre. Pour digérer ces intenses émotions, il nous faudra tout de même quelques rasades - peut-être même quelques-unes de trop - du remède local.

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Salekhard


28 juillet 2016

Une ville en pleine mutation et de la glace de poisson

Notre premier survol de la Sibérie nous subjugue, à tel point qu’il nous maintient éveillé. Des rivières sineuses, des lacs de toutes tailles et ce contraste saisissant entre le bleu de l’eau, le beige de la terre et le vert tendre des plaines herbeuses qui s’étendent à perte de vue sous notre Airbus. “C’est si rare chez nous de pouvoir observer des cours d’eau qui ne sont pas déviés par l’homme. C’est vraiment trop beau”, s’extasie Maxime, le front collé au hublot.

Après une salve d’applaudissements enthousiastes - “C’est une habitude en Russie” - saluant l’atterrissage parfait de notre pilote nous posons les pieds à Salekhard, notre lieu de résidence pour les quatre prochains jours. Il fait environ 25 degrés. Nous sommes accueillis par Vladimir Alexandrevitch Pushkarev, directeur du Centre russe pour l’exploration de l’Arctique, Sasha, notre chauffeur sans qui nous ne pourrions nous déplacer, et surtout par une colonie très très très nombreuse de moustiques heureux de voir débarquer du sang frais directement importé de Suisse. On nous avait prévenus. “Prenez de l’anti-moustique!”. Mais rien n’aurait pu nous préparer à cela. Vu l’attitude indiférente des locaux, nous comprenons qu’il n’y a rien d’exceptionnel à cette situation et que nous allons devoir faire avec. Damned!

Depuis la fenêtre de notre minibus, nous apercevons le monument qui délimite le cercle polaire, qui divise la ville en deux et ne passe en réalité pas à cet endroit. Nous pénétrons dans la ville. Les premiers immeubles, des maisons de deux étages, en bois décoloré sont délabrés mais très vite remplacés par d’imposants immeubles modernes, très colorés. La ville est bien plus grande que ce que nous avions imaginé. Si nous croisons supermarchés, cinéma, patinoire et cafés, nous rencontrons peu de passants.

Découverte de notre hôtel Antartica, notre maison sibérienne. Sa façade verte, ses différents tons de rose à l’intérieur, ses canapés en velours fleuri accordé à la moquette et surtout, ses petits déjeuners. “Vous devez choisir votre “complexe””, nous explique Viktor. Comprenez notre menu. Ce sera le numéro 2. Pur style russe: Tvorog, omelette et des blinis (crêpes) au miel. Puisqu’on a tout mangé, nous avons droit à une sieste après cette épopée nocturne vers le Grand Nord. Au réveil, quelque deux heures plus tard, on nous annonce que nous allons… manger! Décidément, ces Russes sont très accueillants. On remonte dans notre minibus qui passe sur un pont avec une énorme structure vitrée au-dessus, qui a abrité un restaurant. Nous arrivons face au palais du gouverneur. Si grand, si blanc, si imposant, si neuf! Face à la rivière, il se situe sur un terrain où poussera bientôt un tout nouveau quartier. Mais pour l’instant, il n’y a que l’hôtel cinq étoiles, à sa droite, qui lui répond au milieu de ce qui est encore un grand terrain vague. On se retourne et sur l’autre rive, une énorme cathédrale est en construction. Cette métamorphose que nous avions pressentie en passant les portes de Salekhard se confirme. Nous sommes au coeur d’une ville en pleine ébullition.

Un plat de fines lanières de poisson congelé est déposé sur la table. “De la glace de poisson!”, se réjouit Maxime. Plat traditionnel, le muksun, poisson local, se déguste après avoir été congelé à 40 degrés, passé à la trancheuse et trempé dans une sauce relevée du type sauce andalouse. Le tout accompagné de poisson - du corrégone - cru, de viande de renne, de mors, ce jus d’airelles consommé à tous les repas, et de notre premier shot de vodka. Cette fois on n’y coupera pas. Vladimir ponctue notre repas d’anecdotes sur les visiteurs de la péninsule, dont celle de ce touriste danois. “Il avait remonté l’ancienne ligne de chemin de fer reliant Nadim à Salekhard à vélo. Sur le chemin du retour, il a été attrapé par le KGB. Son vélo est conservé au musée”. Nous espérons que l’appareil photo de Florian ne s’y trouvera dans quelques jours! Notre départ est accompagné par le son des pompes de forage qui s’activent sur le chantier qui jouxte le restaurant, où les pylones adaptés au permafrost qui soutiendront le futur immeuble sont déjà plantés, donnant l’impression d’une sculpture de béton géante.

Attifés de charlottes bleues et de veste en papier protectrices, nous visitons la conserverie de poisson Yamal Products, qui nous permet de réaliser que cet animal est l’une des ressources essentielles de la région. Fumé, séché, mis en boîte, même son foie est une délicatesse, que les propriétaires nous proposent de déguster parmi… la vingtaine de spécialités réparties sur la table qui nous attend à la fin de notre visite. Même les estomacs de Maxime, Florian et moi, dont la capacité à accueillir une grande quantité de - bonne - nourriture épatera Christophe tout au long du voyage, rechignent à la tâche. “Il faut tout goûter. Sinon ils vont se vexer”, insiste Viktor.

Nous allons digérer dans l’ambiance fraîche d’une petite église, avant de partir à la rencontre d’Alexey Snegirev, rédateur en chef du journal Sever, qui signifie Nord, qui couvre toute la péninsule du Yamal. Sympathique et accueillant, il nous dévoile les défis et les enjeux de sa région, dont il parle avec fierté. Sur l’un des murs de son bureau, un calendrier avec une photo du Château de Chillon nous permet de tisser des liens. Sa vision du changement climatique, de l’entente entre Russes et populations indigènes, de l’industrie gazière et pétrolière fortement présente dans la région est si différente de celle que nous nous faisions que Maxime est déstabilisé. “Rien ne correspond à ce que je m’immaginais, ni à ce que j’apprends à l’université”. Après une promenade en compagnie de Christophe dans les rues de Salekhard et un repas dans le restaurant de notre hôtel où cette fois le “complexe” est imposé, le repos bien mérité nous permettra de méditer sur toutes ces informations glanées lors de ce premier jour sibérien. Qui ne se couchera qu’à 00h11, pour se relever à... 00h53!

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Salekhard


27 juillet 2016

Cherchez Poutine

On s’imagine déjà faire la queue durant des heures au milieu de tous les touristes ayant décidé, comme nous, de visiter le Kremlin par un dimanche matin du mois de juillet. Et pourtant, un contrôle de sécurité plus tard et nous voici au coeur du quartier présidentiel. Le soleil tape déjà très fort lorsque nous parvenons sur la place bordée de quatre églises où pullulent des dizaines de surveillants dont la fonction ne requiert pas tant de recrues. Sous des parapluies fleuris, aussi kitsches que le style russe le permette, les quelques rares visiteurs russes parcourent les différents monuments à l’abri des UV.

A la sortie, déshydratés, nous regoûtons les glaces russes, pour être bien certains qu’elles sont aussi bonnes que ce que les habitants le prétendent. Testé et approuvé. Surtout celle à la cerise. Nous la dégustons en admirant les sosies de Poutine, Staline et du tsar Nicolas II qui harponnent les touristes naïfs en encaissant une première somme lors du shooting, puis une seconde lors de l’impression de la photo. “Il y a deux buisnesses différents, il faut repayer 1000 roubles”, explique le faux Poutine à sa victime espagnole. Pendant ce temps, Christophe découvre un tout autre buisness alors qu’il souhaite acheter un chargeur pour son Iphone. Lorsqu’il demande où il peut trouver un Mac Shop, on lui indique une adresse. “A l’entrée, il y avait un sécuritas qui m’a envoyé au troisième étage. Là, j’ai dû sonner à la porte d’un appartement et on m’a ouvert. Tu peux sans doute y trouver tous les produits Mac sans exception. Incroyable!”

L’heure de la rencontre tant attendue avec notre guide a sonné. Devant les grilles de la Place Rouge, Viktor Boyarsky, sa barbe, son sourire contagieux et sa masse de cheveux gris est en pleine conversation animée au téléphone. Il aura suffi de cinq secondes pour que nous l’aimions déjà. Il nous emmène manger, ce que font apparemment toujours les Russes pour souhaiter la bienvenue à leurs hôtes. Avant même de commander, nous découvrons avec délice le talent de conteur de Viktor. Cette histoire-là parle d’un ours polaire - cet animal dont il parle avec tant de passion - qui l’a un jour blessé. Standard. Le quotidien d’un explorateur quoi! On reçoit notre “Assorti” russe, plein de petits plats à déguster. “Aïe aïe aïe! En Russie, on ne peut pas manger cela sans boire de la vodka!”. Mauvais point pour nous. On fait mieux avec l’engloutissement de la deuxième glace de la journée, “dessert inévitable en Russie”. Au beau milieu d’un festival de glaces, notre guide nous donne une leçon de degustation d’“Eskimo”. Nous le quittons afin de mieux le rejoindre ce soir à l’aéroport pour, cette fois-ci on l’espère, décoller en direction de la Sibérie.

Nous continuons nos pérégrinations au milieu des larges boulevards moscovites à six pistes, qui nous emmènent au Bolchoï, lieu qui satisfera la passion pour l’Opéra de notre directeur. Le métro nous téléporte dans la rue Arabat, rue passante chérie des Moscovites et des touristes. Des arcs de fleurs, tout aussi kitsch que les parapluies, où les couples s’arrêtent pour se photographier, sont parsemés tout au long de l’avenue piétonne. Des vendeuses, qui sont ravitaillées en permanence, servent des glaces dans des vitrines non-réfrigérées au bord de la rue où les musiciens se suivent.

Dans la rue paralèlle, le calme règne, notamment dans cette minuscule église grecque où la fraîcheur permet de récupérer de l’énergie. Nos pas nous mènent jusqu’à la cathédrale du Christ Saint Sauveur, où les shorts que nous portons nous empêcheront de passer le portique de sécurité.

Nous nous consolons en nous rafraîchissant sur une terrasse face à la Moskova, où un serveur qui comprend l’anglais réserve le restaurant où nous souhaitons manger par téléphone, suite à ma tentative infructueuse de le faire moi-même en russo-anglais. Nous y arrivons après un parcours du combattant dans le métro, que nous prenons une fois dans le faux sens, et qui nous mène ensuite sur une connexion erronée. Mais le jeu en valait la chandelle puisque nous débarquons dans un lieu magique, avec vue sur l’ancien jardin botanique rendu à la nature. Une véritable jungle urbaine. Accompagnés par un piano bar entraînant, comme il est souvent de coutume ici, nous découvrons avec plaisir de nouveaux délices de la cuisine géorgienne.

Ravigorés, nous passons récupérer nos valises. En chemin, nous tentons deux fois d’offrir les deux billets de métro qui nous restent à des passants, qui semblent apeurés par la démarche et refusent d’entrer en communication. Arrivés à l’aéroport, nous rencontrons Natacha, la femme de Viktor, avec qui nous patientons en somnolant jusqu’au décollage de notre vol Yamal Airlines, à 3h du matin.

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Moscou


26 juillet 2016

Un métro nommé désir

Depuis la fenêtre de la chambre d’hôtel, la vue sur Moscou qui s’éveille est splendide. Au pied de l’immeuble, un grand chantier, comme on en croise souvent dans la ville, forme des figures géométriques très graphiques. Sur ces chantiers, pas de Russes ou presques, “Ce sont des travailleurs Ouzbeks et Tadjiks principalement. Beaucoup d’entre eux sont rentrés dernièrement à cause de la chute du rouble. Leur présence ici n’est plus rentable. Pour leurs pays, l’argent qu’ils envoyaient à leurs proches et qui ne rentre plus représente un gros déficit. C’est très problématique” relève Nicolas Demaurex, Vaudois installé à Moscou depuis plus d’une dizaine d’années que nous rencontrerons plus tard dans la journée.

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Moscou

Pour pouvoir déposer nos valises à l’hôtel en attendant de les récupérer ce soir, le garde qui nous fait passer par un portique de sécurité et passe notre sac au détécteur de métaux à chacune de nos entrées dans le bâtiment, les fouille intégralement. “Nous sommes dans un pays en guerre. On a tendance à l’oublier”, nous rappelle Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal. Nous nous remettons de nos émotions avec du tvorog pour le petit déjeuner. Une sorte de fromage frais, croisement entre la faisselle, le sérac et le cottage cheese qui se mange le plus souvent avec des fruits.

Direction le couvent de Novodievitchi en métro. Prendre le métro. Une expérience en soi à Moscou. Acheter des billets au comptoir en utilisant l’expression la plus utile que l’on connaisse en russe: “Mojna…”, qui signifie “Puis-je avoir”, montrer le nombre de tickets sur ses doigts, tenter un tickyet improvisé, avec l’accent s’il vous plaît. Passer les portillons, emprunter ces longs, très longs escalators sur lesquels il faut rester bien droit pour ne pas basculer en avant tant l’angle de la pente, qui nous emmène au coeur de la terre, est important. Si l’on est tentés par l’option toboggan entre les quatres pistes d’escaliers roulants, les surveillants bien installés dans les petites cabines à l’arrivée, ne manqueront pas de nous rappeler à l’aide de leur puissant micro, qu’il est strictement interdit de se prendre pour un gamin de huit ans à Disneyland. Et puis enfin, on pénètre dans la station à proprement parler. Chacune d’entre elles est un bijou d’architecture soviétique. A chaque arrêt, la surprise est au rendez-vous. Dorures à profusion, imposantes colonnes de marbre, énormes statues de Lénine, immenses moulages en bronze de la faux et du marteau, luminaires spectaculaires… ces stations offrent un véritable spectacle. A la sortie, quand les yeux se plissent pour se réadapter à la lumière du jour, l’anglais n’est pas une ressource linguistique plus utlie qu’à l’intérieur. Et pourtant, lorsqu’on demande notre chemin, personne n’hésite jamais à nous décrire le trajet en détails… et en russe!

Aujourd’hui, ce sont les touristes qui affluent au monastère de Novodevitchi. A sa construction, au XVIe siècle on y enfermaient les vierges que l’on destinait aux Tatars. Ivan Le Terrible, quant à lui, y emprisonna sa soeur et sa première femme. On espère pouvoir quitter les lieux sans encombre. Dans les églises, les multiples icônes font tourner la tête de Maxime. “Pourquoi sont-elles souvent cachées derrière des carcans en métal? C’est dommage, cela les dissimule complètement”, déplore-t-il. Sur le chemin de la sortie, on s’incline devant les sépultures de Gogol et de Tchekov, qui reposent ici.

On manque de prendre une autoroute à pied sur le chemin de la place Rouge. Devant le mausolée de Lénine, un papa qui vient de photographier son fils se fait houspiller par un garde qui lui demande de sortir de l’enceinte. Ici, on plaisante encore moins avec le respect qu’il faut apporter à la dépouille momifiée de Lénine qu’avec l’Administration. Au milieu d’une foule qui s’immortalise à coup de perches à selfies devant la cathédrale Saint-Basile, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a vraiment l’air d’avoir été bâtie avec des bêtises de Cambrai, des marshmallows et autres friandises colorées.

Après un repas dans la stolovaya - une cantine soviétique - améliorée du Goum, le centre commercial situé sur la Place Rouge, nous rencontrons enfin Nicolas. Il nous montre “le nouveau Moscou”. Celui où les petits festivals innondent les parcs de musique, les stands de nourriture poussent sur les places, les cafés accueillent les bobos sur les toits et les usines désaffectées se transforment en boîtes de nuit alternatives. “C’est fou de voir à quel point la ville s’est européanisée. On s’y sent plus en sécurité, c’est plus propre, les trottoirs sont plus larges, il y a un grand engouement pour l’art contemporain et plein de projets de musées sont en cours”, se réjouit le Vaudois marié à une Russe. Certains bâtiments nous rappellent subitement le passé de la capitale. “Celui-ci date de l’époque de Staline. Si tu atterrissais ici, tu savais que tu étais dans l’antichambre du goulag”.

On parcourt les rues comme des vrais Moscovites, en empruntant les innombrables passages entre les immeubles et les maisons, jusqu’à une cour intérieure décorée par des street artists où nous découvrons un magasin de bières artisanales.

Alors que nous sommes en route pour récupérer nos bagages, notre guide, que nous devions rejoindre à l’aéroport afin de décoller pour la Sibérie, nous annonce que notre vol est reporté de 24 heures. Moscou nous hébergera donc une nuit supplémentaire.


25 juillet 2016

Glaces soviétiques et cours de cyrillique

Sur le quai de la gare de Lausanne, à 5h10, on craint de partir sans notre photographe, Florian Cella, dont on est sans nouvelles. Le parking a refusé de lui ouvrir sa barrière. Un Securitas réveille cette dernière et sauve les images de notre périple dans le Grand Nord qui commence par nous emmener à l’Ouest.

“On doit faire son check-in soi-même, mais les passagers voyageant en first font le trajet qui sépare la gate de l’avion en Mercedes…”. Ca y est. Notre photographe a fait surface. Après un petit-déjeuner au Jazz Café, “où ne passe pas de musique”, remarque Maxime Collombin, notre géologue en chef, notre deuxième repas est pris à bord de l’Airbus A319 qui nous transporte à Moscou. De la viande séchée, du gruyère et du beurre Emmi. Nous ne sommes pas encore dépaysés.

L’équipe alterne entre des turbos siestes, la lecture des guides sur la Russie, l’apprentissage des phrases de courtoisie et la lecture du cyrillique. A peine débarqués, on pratique de suite en tentant de déchiffrer toutes les publicités qui nous passent sous les yeux. “S-o-c-i-é-t-é G-é-n-é-r-a-l-e! Bon, d’accord, j’avais reconnu le logo!” L’exotisme n’est toujours pas au programme.

C’est à la douane qu’il nous surprend. Austères, angoissantes et pas des plus accueillantes, les douanières russes marquent nos visas d’un coup de tampon sec, qui nous ouvre les portes du vaste territoire russe. “Je crois bien qu’elle a scanné chacune des pages de mon passeport”, remarque Florian, intrigué. C’est qu’ici on ne rigole pas avec l’Administration. KGB is watching you.

L’automate à billets pour l’Aeroexpress, le train qui nous mène au centre-ville, nous parle dans un français parfait. A bord, le vendeur n’annonce pas “Café, thé, minérales” mais soulève tour à tour des objets tels que des adaptateurs ou des oreillers gonflables dont il fait la promotion à voix haute.

En attendant la ligne A du tram, face aux larges boulevards empruntés par une myriade de voitures de luxe, nous goûtons notre première Plombir, ces fameuses glaces russes dont la version basique est une demi-sphère blanche à la vanille dans un cône ultra fin, le tout emballé dans du papier et vendu dans la rue par des baboushkas, ces grands-mamans aux fichus fleuris sur la tête.

On se laisse surprendre par ces longues zones vertes qui bordent les grandes avenues, les Moscovites qui flânent au bord des étangs et l’agréable douceur de vie qui règne dans le quartier de Kitay Gorod. Les bruits de la ville s’évanouissent lorsque l’on passe la porte d’une église orthodoxe choisie au hasard. Nous nous retrouvons plongés dans un instant de liturgie chantée. On ignore si c’est la fraîcheur du lieu, qui contraste avec les trente degrés qui règnent à l’extérieur, ou ces prières qui provoquent les frissons qui parcourent nos corps. Les voix d’une dizaine de personnes emplissent l’église qui brille de mille feux. Du haut de l’iconostase, des dizaines d’icônes posent sur nous un regard bienveillant.

Nous nous remettons de nos émotions avec une IPA locale, dont l’étiquette nous ramènerait presque sur la glace de Malley, en plein match du LHC. Face à nous, les énormes lettres qui forment le nom de la capitale sur la place Trubnaya ne vont pas tarder à s’illuminer. Affamés, nos estomacs seront finalement plus que comblés par notre premier contact avec la cuisine… géorgienne!

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Moscou