Grand Nord

Sur les traces du changement climatique

Sept semaines durant, des équipes de la rédaction de 24heures accompagnées de jeunes scientifiques parcourent les régions arctiques, qui subit le plus fort le dérèglement du climat

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Norilsk, Doudinka, Talnakh, Khatanga

Sébastien Féval photographe 24heuresVictorine Castex doctorante UNIGELaureline Duvillard journaliste 24heuresGérald Cordonier journaliste 24heures
Découvrez chaque jour une nouvelle page de notre carnet de route.

6 août 2016

A la rencontre avec les Dolganes, au nord de Khatanga

La dernière étape de notre périple nous amène à Khatanga, à quelques 800km au-dessus du cercle polaire. C’est là que nous allons rencontrer les Dolganes, l’une des cinq ethnies de la péninsule de Taïmyr. Khatanga... Leonid nous en a parlé dès notre arrivée en Sibérie. Pour nous dire que le voyage n’était pas garanti. Car pour visiter le village d’environ 3000 habitants, il faut une nouvelle autorisation. Il a fait les choses dans les règles de l’art, mais il s’attend à des difficultés à notre arrivée. Il faut dire que la localité décatie est surveillée de près par Moscou. L’armée, qui avait quitté les lieux à la fin de l’Union soviétique, semble y faire peu à peu son retour. Porte d’accès au pôle nord, Khatanga, qui dispose d’un port, constitue une position stratégique pour surveiller la route maritime du nord.

Nous embarquons de l’aéroport de Norilsk, pour un vol d’1h40. Dans le petit avion d’une vingtaine de places, nous sommes les seuls touristes. On nous scrute. Les Dolganes habitant la région ont l’air de se demander ce qu’on peut bien vouloir faire dans cette localité en décrépitude, désertée par les explorateurs polaires. Laureline se le demande aussi, au moment du décollage, quand notre petit avion qui lui fiche les jetons se met à jouer aux montagnes russes. Ouf, cela se calmera par la suite. Enfin, jusqu’à l'atterrissage, il ne faut pas trop en demander. A peine arrivés, un douanier ressemblant plus à un caporal débarque dans l’avion. Il contrôle tout le monde, on retient notre souffle. On peut sortir de l’avion mais on doit directement se rendre au “poste-frontière”. C’est là que ça se corse. Si l’employé assis derrière le bureau semble surtout concentré à souligner des textes avec sa règle et ses stylos multicolores, un autre, plus jeune, paraît bien décidé à saisir l’occasion pour un interrogatoire. Leonid nous a appris la leçon: nous sommes des touristes, intéressés par les peuples du Nord. Point. Après une dizaine de minutes d’âpre discussion, nous sommes libérés, non sans avoir dû lui montrer qu’on ne parlait pas du tout le russe. Nos timides “sbasiba” (merci) et autres “dobridien” (bonjour” ont suffi à le rassurer. Reste qu’on ne sait toujours pas si nous pourrons quitter la localité pour nous enfoncer plus au nord vers des petits villages dolganes situés au bord de la rivière Khatanga. Ce voyage exige une nouvelle autorisation. En Russie, la paperasse vise à décourager les velléités.

Finalement, nous pourrons embarquer le lendemain sur la rivière Khatanga pour aller visiter un village dolgane et le campement d’un pêcheur. Aucun espoir, par contre, de voir des rennes. Nous voilà avertis. Après une heure de navigation, nous débarquons en premier dans le hameau surnommé le “nid”, en raison de sa disposition au bord de l’eau. Le petit village ressemble à une version miniature de Khatanga. Des maisons en bois, un sol sablonneux, des déchets qui rouillent cà et là. Notre photographe doit vite faire une croix sur le village typique du grand nord, avec des autochtones en habits traditionnels posant fièrement aux côtés de leurs tchoum (tentes). Mais on a le droit à un spectacle de danse (répété à la hâte), à une exposition d’artisanat local (Victorine repartira, d’ailleurs, avec un gilet en peau de renard arctique) et à une énième découpe de poisson, que nous dégusterons gelé comme il se doit.

On retourne ensuite sur notre bateau. Direction le petit campement de Grigory et Tatiana, un couple de pêcheurs. Là, les moustiques semblent décidés à nous achever. Ils nous tournent autour par essaims. Pendant que Sébastien s’en va avec le pêcheur chercher relever un filet de pêche, on se réfugie un moment dans le balok, une maison traditionnelle conçue pour être tirée sur un traîneau.

Puis à nouveau, c’est l’heure de manger... du poisson. A toutes les sauces, crû, fumé et en soupe. Le tout, arrosé de vodka comme il se doit. Grigory et Tatiana ont mis “les petits plats dans les grands” pour nous recevoir. Et ils insistent pour qu’on reparte les bras chargés de poisson fumé. Sur le chemin du retour, un loup apparaît sur la rive. Une vision qui finit de nous plonger dans le grand nord. Il nous faudra du temps pour digérer cette journée où nous avons eu la chance de saisir un fragment de la réalité des Dolganes.

La suite de notre séjour à Khatanga se passe à arpenter les rues de sable noir, observant ici une rangée de maisons abandonnées, là une carcasse d’avion, partout des amas de déchets. Des hommes s’amusent à faire des aller-retours avec leur quad, une femme erre visiblement saoule. Khatanga et ses alentours n’échappent pas au problème d’alcoolisme. Une manière de passer le temps dans cette localité isolée qui n’a ni café, ni restaurant. Nous concoctons chaque soir nos repas dans la petite cuisine de notre pension. Les pâtes les plus chères de notre vie. Ici tout est importé par avion et les prix sont trois à quatre fois supérieurs au reste de la Russie. Ce qui n’empêche pas d’y trouver des...röstis. Mais on préférera acheter de simple patates pour accompagner la raclette transportée dans nos bagages. Un cadeau pour Leonid qui est un vrai aficionado de ce fromage depuis qu’il l’a goûté lors de sa venue en Suisse,il y a quelques années. Nous mangeons dans notre pension surchauffée (le chauffage fonctionne uniquement le week-end, il est donc poussé à fond) et pas question de rester dehors trop longtemps en raison des moustiques.

Peu à peu on comprend mieux pourquoi tout le monde souriait lorsqu’on annonçait qu’on allait à Khatanga. On nous a même glissé un “good luck”. Effectivement, ce n’est pas vraiment l’endroit où on rêve d’être coincé pour l’éternité. Au moment de partir, une seule chose manque à notre programme, le fameux musée du mammouth, une cave creusée dans le permafrost sur l’initiative du français Bernard Buigues. Celui qui a mené à la fin des années 90, les opérations pour extraire le mammouth Jarkov trouvé dans la toundra environnant Khatanga. Notre guide tente de contacter une personne pouvant nous renseigner. Une seule semble avoir la clé de l’endroit. Nous ne rencontrerons jamais l’homme en question, qui refuse tous les appels de notre guide. Pourquoi? Le musée existe-t-il toujours? Les restes qu’il contenait ont-ils été vendus? Nous devrons repartir sans élucider ce mystère.

Quitter Khatanga est moins compliqué que d’y arriver. Dans l’avion, nous sommes seulement une dizaine. Le lendemain de notre retour à Norilsk, nous effectuons une dernière balade architecturale en ville, cette fois-ci accompagné de Svetlana, la journaliste de La Vérité du Cercle polaire. Avec Leonid, qui a grandi à Norilsk, elle nous montre avec fierté l’école de leur enfance. Et nous révèle, surtout, plein d’anecdotes sur le développement de cette cité sidérurgique.

Le lendemain, retour à Moscou. En décollant, un petit pincement au coeur nous empare. Certes, le goût soufré de Norilsk, ses fumées qui font tousser, ses bâtiments tombant en ruine ne vont pas vraiment nous manquer. Ni Khatanga, ses douaniers pointilleux et ses moustiques. Mais les gens rencontrés dans ces contrées reculées se sont tous montrés extrêmement chaleureux. Ils se sont pliés en quatre pour nous faire découvrir leur univers, heureux que des étrangers fassent le voyage jusqu’à eux. Alors oui, on comprend pourquoi certains sont happés par le nord.

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Khatanga


5 août 2016

Découverte de Norilsk et ses habitants

Comment peut-on vivre dans une ville industrielle aussi déprimante que Norilsk, avec ses centaines d’immeubles soviétiques entourés d’usines et de cheminées fumantes? Comment la population s’adapte-t-elle à une région où la nuit complète règne plus de 2 mois complets et où les températures oscillent entre -50° et 10° celsius les trois quarts de l’année? Et que penser de toute cette pollution qui, selon les sources officielles, n’affecte qu’à peine le quotidien des habitants? Pour réaliser le quatrième des six articles prévus au cours de notre périple sibérien, nos journées passées dans la région de Norilsk ont été parsemées d’interviews (hasardeuses ou préparées à l’avance) avec des habitants de la ville. Autant de rencontres qui nous ont permis de comprendre un peu mieux le fonctionnement social des gens du Grand-Nord et, surtout, qui nous ont révélé la générosité et la solidarité d’une population ravie de voir des étrangers venir à sa rencontre, par-delà les kilomètres et les clichés attachés à cette cité industrielle ultrapolluée.

C’est clair que notre valise de souvenirs sera pleine des passionnants et, souvent, très touchants moments passés à côtoyer les résidents de Norilsk. Avec la jeune retraitée Marina Golomedova, nous avons pris le thé à l’ombre de sa trentaine de plantes intérieures. A Norilsk, chaque appartement ou chaque bureau est décoré d’un jardin intérieur improvisé. “C’est la seule touche de verdure et de vie qui permet de garder le moral durant les longs mois d’hiver”, nous confiera Anastasya Melnikova, employée de l’administration communale qui arrose, tous les jours, les pots qui décorent son bureau. Grâce à l’éclairage artificiel, ceux qui ont la main verte réussissent à cultiver de nombreuses espèces de plantes d’intérieur mais aussi des tomates, du basilic,.... “Quand nous avons pu accéder à la propriété privée, à la fin de l’époque soviétique, les plantes sont aussi devenues un moyen de montrer comment une maîtresse de maison sait tenir son intérieur”, s’amuse Marina Golomedova. Plus sérieusement, elle précise aussi que l’apport d’oxygène produit par toute cette flore n’est pas à négliger dans une ville à l’air vicié.

Avec les membres du Photo-Club, nous avons pu nous plonger dans la vie à Norilsk, égrenée mois par mois au fil des portofolios des photographe amateurs.

Ravis d’avoir sous la main un pro de l’objectif tel que Sébastien, ils ont soumis le travail à son regard. Intransigeant sur la qualité des cadrages, des points de vue et des sujets traités, il a passé haut la main le difficile exercice de la critique. Pour le bonheur des meilleurs photographes amateurs et... le malheur des moins bons. Sans rancune! La soirée s’est terminée sous le soleil de minuit et sur le toit d’un immeuble, entre bières, pizzas et chansons. Au pied du bâtiment à 1h du matin, une équipe de foot disputait toujours un match. Vive la journée polaire!

Avec l’équipe qui gère la Maison de la jeunesse (et propose plus de 200 événements par année pour les 45 000 15-30 ans qui vivent à Norilsk), notre safari urbain nous a amené du côté du stade où, chaque semaine, la coach Anastasia propose un cours de fitness en plein-air.

Notre présence n’est pas passée inaperçue! Une équipe de la télévision nationale Russia, en plein tournage dans les alentours, a souhaité récolter nos impressions et savoir ce qui pouvait motiver des étranger à franchir le cercle polaire. Une interview improvisée tant bien que mal par-dessus la barrière des langues. Denis nous a prouvé qu’il maniait aussi bien l’anglais, en traduction simultanée, que les cordes de sa guitare quand il a repris, plus tard, quelques tubes russes.

Avec Leonid et Ivan, deux membres du photo-club qui se sont improvisés guides, nous avons pu nous aventurer dans quelques terrains vagues à la recherche de lieux photogéniques. Au grand dam de notre chauffeur de taxi qui a dû sortir crique et roue de secours pour nous permettre de quitter les lieux. Du côté d’une ancienne prison totalement délabrée, Sébastien a pu laisser libre court à son inspiration. Et durant cette séance de photos, Svetlana, spécialiste de l’architecture et journaliste au journal (affilié à l’Etat) La Vérité du Cercle polaire, a profité de mener, elle aussi, une interview pour relater nos aventures dans la région.

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Norilsk


4 août 2016

Le Plateau de Poutarana

A une centaine de kilomètres du complexe métallurgique de Norilsk et sa pollution, une incroyable région sauvage s’étend sur 240 000 km2: le plateau de Poutorana, une zone intacte de toute activité humaine. C’est l’un des seuls endroits au monde où les rennes effectuent encore naturellement leur transhumance. De notre côté, nous n’aurons aucune chance de voir le moindre troupeau. Les bêtes ont traversé depuis plusieurs semaines, déjà, les étendues de toundra et de taïga qui se superposent au gré des altitudes. L’hélicoptère qui nous permet de découvrir ce joyau suffit, d’ailleurs, à faire fuir le moindre animal qui compose la riche faune de cette réserve naturelle classée à l’UNESCO.

Toute la journée, c’est Eugene Shiryaev qui pilotera l’engin et nous mènera de lacs en rivière, de canyons en chutes d’eau. A chaque halte, il sort sa canne à pêche et finit par ramener deux beaux poissons qu’il se réjouit d’apporter à sa femme, pour le souper du soir. C’est incroyable comme, dans le Grand-Nord et malgré le développement industriel de la région de Norilsk, la population reste totalement connectée avec la nature. Jeunes et moins jeunes passent leur temps à chasser le poisson, se réjouir de la belle saison et des baies qui couvriront des km2 de toundra... Quand notre hélicoptère nous pose auprès d’une cascade ou d’un bras de rivière, Leonid notre guide en profite pour piquer un plongeon dans l’eau glacée.
Sur le plateau de Poutarana, le paysage est sublime. Totalement sauvage. Seuls quelques russes viennent s’installer, en été, dans l’une des 3 bases qui accueillent, chaque année, à peine 600 touristes. C’est dans l’une d’entre elles que nous faisons la connaissance de Thimofey, un moscovite qui manie aussi bien l’anglais que le français ou… son couteau toujours porté à la ceinture, au cas où un ours le surprendrait. Son frère nous prépare une excellente soupe… de poisson, pendant que Thimofey nous raconte son bonheur estival dans cette région qui regorge de pierres semi-précieuses, de fossiles, de pans de montagnes à gravir, de lacs à explorer.

Vers 19h, notre visite du plateau s’achève. Dernier vol en hélicoptère pour rallier Norilsk où nous attendent les membres d’un club local qui participent régulièrement à une soirée Quizz.

Ce rendez-vous sera le point de départ de notre quatrième article prévu au cours de notre voyage: une petite enquête sur les conditions de vie à Norilsk, sur la vie quotidienne vécue sous les nuages de pollution et dans un coin du monde où la nuit règne 9 mois par année. Nous sommes totalement éreintés par notre virée sur le Poutarana mais la journée est loin d’être finie. Par chence, elle se conclura avec une belle rencontre: celle de Denis, Inna, Yvan et Leonid, quatre jeunes qui ont remporté le premier prix à la soirée quizz et se plieront en quatre, dans les jours à venir, pour nous dévoiler les secrets de leur ville et la richesse humaine de ses habitants.

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Poutarana


3 août 2016

Le port de Doudinka

Avec ces immeubles soviétiques délabrés et ses canalisations suspendues à deux mètres du sol - technique développée pour éviter que le réseau d’évacuation des eaux ne provoque une fonte du pergélisol, la partie du sol en permanence gelée -, la ville de Doudinka n'a... aucun charme. Et c'est peu dire! Hormis le complexe Artica qui offre aux habitants du coin quelques divertissements avec son cinéma, son billard et un bar, les établissements publics et autres magasins se comptent sur les doigts de la main.

Lors de notre visite de cette ville, située à l’embranchement du fleuve Ienisseï et de la rivière Dudinka, nous poussons immédiatement notre balade jusqu'au port. Il nous faudra encore quelques jours avant d’obtenir les autorisations officielles et nécessaires pour le visiter. Qu'à cela ne tienne! Sébastien, photographe à 24 heures, compte bien ramener des images des grues industrielles qui devront illustrer le reportage de notre coéquipière Victorine, géographe et doctorante à l’Université de Genève. Contre l'avis de notre guide, nous poussons plus loin nos pérégrinations et n’hésitons pas à déambuler autour des quais de chargements. Le site paraît fonctionner au ralenti. Rien ne nous permet de mesurer, non plus, l'importance stratégique du lieu, hormis quelques panneaux tournés vers la mer et interdisant l'accès au site. L’anxiété de notre guide augmente à mesure que nous avançons. Qu’à cela ne tienne: nous n’en tenons pas compte. Pour qui ne lit le cyrillique et ne parle russe, il devrait être facile, en cas de souci avec un hypothétique service de sécurité, de feindre l'innocence. Le pari paraît jouable. Quelques jours plus tard, nous mesurerons véritablement les risques encourus. Finalement reçues par le directeur du port, Victorine et Laureline, journaliste à 24 heures, réaliseront que nous avons risqué de mettre une fin précoce à notre virée sibérienne. Le port de Doudinka a obtenu, depuis août 2012, un statut international. C’est donc une frontière extérieure de la Russie que nous avons traversée à pied, l’air de rien. Une inconscience qui n’a pas réellement fait sourire le personnel du port. Celui-ci nous a rapporté que, quelques semaines auparavant, une femme s’était aventurée au-delà du secteur autorisé. Une audace qui lui a valu de subir un interrogatoire musclé. Elle a pu s’en sortir car elle n’avait pris aucune image du lieu. Ce qui n’était pas vraiment notre cas…

Le reportage de Victorine porte sur les grues flottantes, installées deux semaines par année lorsque la fonte des glaces provoque l’afflux d’impressionnantes masses d’eau qui finissent par noyer les quais de chargement sous 10 mètres d’eau. Cette opération est unique au monde. Nous n’aurons malheureusement pas la chance de la voir en direct: le niveau de l’eau est retombé quelques semaines avant notre arrivée.

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Doudinka


2 août 2016

Départ de Suisse et plongée dans l’activité sidérurgique de la région de Norilsk

Dimanche à 6h du matin sur le quai de la gare de Lausanne, l'aventure commence pour l'équipe qui assurera la 5 étape du périple de 24 heures dans le Grand-Nord. Avec un réveil aux petites heures et l'excitation face à l'inconnu, la nuit a été courte pour la plupart d'entre nous. On ne le sait pas encore, mais les heures de sommeil seront tout autant rares pour les 10 jours à venir, à commencer par le long voyage qui nous attend pour rallier la Sibérie d’ici demain. Au programme: un premier vol Genève-Moscou, une après-midi touristique dans la capitale russe en compagnie de Leonid qui sera notre guide durant tout notre séjour, puis, en fin de soirée, notre second vol de nuit pour atteindre la région de Norilsk, "ville fermée" entièrement dédiée à l'exploitation des riches sous-sols en métaux et minerais, à 350 km du cercle polaire.

A Moscou déjà, notre groupe a trouvé tout naturellement son mode de fonctionnement. Un seul maître-mot: l'humour. Une formule qui fera très souvent ses preuves. De l'humour pour passer le temps, des petits gags pour détendre l'atmosphère quand le périple se fera pénible, des douces provocations pour calmer les angoisses de certains face à des modes de transport parfois sommaires, du deuxième degré permanent pour relativiser les petits soucis de santé et autres désagréments du voyage sans oublier les fous rires pour décompresser des longues et intenses journées de reportage, visites et autres interviews.
Dans la capitale russe, avant de rallier l'aéroport, Leonid nous dévoile sa passion pour la nourriture et nous initie à la gastronomie géorgienne. Un délice qui ravit nos papilles autant que notre soif de curiosité.

Plus tard, à l'heure d'embarquer dans l'avion, petite frustration pour Sébastien, français d’origine: alors que toute l'Europe vibre devant la finale de l'Eurofoot, nous devons, pour notre part, déconnecter nos téléphones portables peu de temps après la blessure de Ronaldo. Suspense! Le score du match France-Portugal ne sous sera connu que le lendemain matin… dans une Sibérie bien éloignée de la réalité du “continent”.

Vers 8h du matin nous atterrissons à l'aéroport de Norilsk, à 350km environ au-dessus du cercle polaire. Toute les régions qui composent le nord du krai (province) de Krasnoïarsk ne se visitent qu'avec des laissez-passer spéciaux, exigés aussi bien pour les ressortissants étrangers que pour les Russes. Avec le réchauffement climatique et l'ouverture de nouvelles routes maritimes commerciales dans l'Arctique, la frontière septentrionale de la Russie est redevenue une zone géopolitique stratégique pour le pays qui compte bien défendre sa position dans la concurrence internationale lancée depuis quelques années pour la conquête du Grand-Nord. A peine débarqués, un douanier à l’air grave nous emmène dans une petit bureau à l’écart. Dans la pièce, une petite cellule qui n’a rien d’engageant. Avec nous, une Ukrainienne sans autorisation d’entrée semble bien partie pour retourner à Moscou par le prochain vol. De notre côté, c’est un ouf de soulagement: nos autorisations de séjour, âprement négociées par Léonid depuis plusieurs semaines, sont en règle.

Dehors, le ciel est bas. Nuages ou smog? Difficile de savoir. Au premier abord, la pollution n'a pas l'air aussi catastrophique qu'on le pensait. L'air est respirable. Certes, les rapports d'ONG étrangères et les statistiques sanitaires (officieux) sont sans appel: avec ses usines de traitement des matières premières extraites des différentes mines de la région, Norilsk est la 7e ville la plus polluée au monde. Ces émanations annuelles sont comparables à celle d'un pays comme la France. Nickel, palladium, dioxyde de souffre, rhodium,... les noms qui flottent dans l'air ont de quoi inquiéter. Tout autant que les pluies acides qui ravagent le paysage! Avec aucun arbre digne de ce nom à l'horizon, le constat paraît évident, mais nous attendrons, toutefois, encore quelques jours avant de tirer des conclusions.

Pour l'heure, nous rêvons tous d'une douche et d'un petit-déjeûner. Notre première journée en Sibérie sera longue, entre découverte des lieux et rencontre avec des représentantes des minorités ethniques locales. Nous logerons dans la ville portuaire de Dudinka (22 000 habitants). Après une courte pause à l'hôtel - un établissement sommaire, fréquenté essentiellement par quelques rares visiteurs, par des ingénieurs de passage ou par des travailleurs temporaires -, nous voilà en ville pour découvrir le site d'où sont assurées des liaisons maritimes avec l'Europe et l'Asie.

Chaque année, 3,5 millions de tonnes de métaux et minerais extraits dans la région sont envoyés vers les marchés internationaux. Comme nous pourrons le constater durant les quatre jours que nous passerons dans la région, tout ici tourne autour de l’activité de la société Norilsk Nickel. Ce conglomérat privé assure l’exploitation du plus grand filon mondial de nickel et de palladium et constitue le principal employeur à Doudinka comme à Norilsk. Cette ville interdite s’est développée, 80 km plus au sud du port, sur les ruines de l’ancien goulag où un demi million de prisonniers (de droits communs ou politiques) ont subi le joug stalinien. Des travailleurs qui furent les premiers à participer, de force, à l’exploitation minière au sud de la Péninsule de Taymir.

La visite d’une mine est d’ailleurs un moment fort de notre programme à Norilsk, avec une plongée à 1300 m sous terre. Un voyage impressionnant dans les entrailles de la région, une immersion souterraine peu commode pour qui souffre de claustrophobie. Alors que nous devons nous soumettre au tensiomètre de l’infirmière de Norilsk Nickel, la pression monte. Comment vous vous sentez? Bien. Ok, c’est parti, la plongée peut commencer. Dans les longues galeries, on essaie de ne pas trop penser aux tuyaux de gaz qui garnissent le paysage et au fait que nous sommes en dessous de tonnes de roche. Fait bizarre, nous ne croisons que peu de mineurs. Ceux que nous rencontrons aux commandes de leurs machines ont un air sombre et on lit sur leurs visages noircis par la poussière la difficulté du travail dans cet environnement étouffant et nocif.

Après l’extraction, place à la transformation. De retour à la surface et après un rapide passage par le tout-nouveau Mall (construit par Norilsk Nickel et aux allées quasiment vides), notre découverte des activités industrielles de Norilsk Nickel nous amène au coeur d’une usine de traitement du cuivre. Avec nos masques à la Dark Vador, nous voilà projetés dans les forges de Vulcain. ça brûle et ça bouillonne de tous les côtés. Par endroit, sans masque, l’air est quasiment irrespirable. Ce qui n’empêche pas les employés de l’usine de se griller des clopes au beau milieu de cette fournaise toxique. En dehors des espaces ou cuivre et nickel sont transformés, l’usine englobe des magasins, une salle de sport digne représentante de l’ère soviétique et même une piscine… à l’eau saumâtre.

En sortant de l’usine après deux heures de visites, on retrouve notre cher nuage de pollution et son petit goût soufré sur notre langue, qui rappelle à notre guide Leonid son enfance. A chacun sa madeleine de Proust. On fera passer notre haleine soufrée, comme lui, avec de la viande de renne. Du saucisson et une viande séchée bien goûtu!

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Norilsk