Grand Nord

Sur les traces du changement climatique

Sept semaines durant, des équipes de la rédaction de 24heures accompagnées de jeunes scientifiques parcourent les régions arctiques, qui subit le plus fort le dérèglement du climat

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Iakoutsk, Tcherski

Rebecca Mosimann journaliste 24heuresJean-Marc Lance directeur division prévention ECAVincianne Monod étudiante en environnement UNIGEBernard Bridel journaliste 24heures
Découvrez chaque jour une nouvelle page de notre carnet de route.

13 août 2016

Des bugs et des couacs

La veille de notre départ, nous décidons d’aller visiter Tcherski, son musée (à la très petite section évoquant le goulag) et son unique café-restaurant. La patronne des lieux répond d’abord timidement à nos questions puis s’ouvre progressivement et dévoilent quelques instants de sa vie; elle veut nous montrer qu’à Tcherski on peut s’amuser, avoir des amis, mais aussi être belle et séduisante.
Ce tour de ville témoigne de ce qui fut un port florissant à l’époque soviétique et qui n’est plus aujourd’hui qu’une sorte de ville fantôme aux bâtiments abandonnés et aux artères dont l’asphalte a disparu depuis longtemps.

Bien trop vite, bien trop tôt, le jour des adieux est arrivé. Il se révélera comme celui des bugs et des couacs.
Tout commence par cette nouvelle matinale que nous annonce Anastasia Zimov, la femme de Nikita : « il y a trop de passagers annoncés pour l’avion ! » Il va nous falloir aller le plus tôt possible à l’aéroport pour espérer avoir chacun notre place sur le vol qui doit nous reconduire à Iakoutsk. On s’exécute. Mais aux contrôles, il s’avère que Bernard n’est pas enregistré dans l’ordinateur. Son billet n’a pas été réservé par la même agence que pour les autres. Du coup : pas de trace, pas de vol. Finalement, Andreï sort de son sac une copie de son billet qu’il avait par hasard imprimé pour avoir les heures du vol. Ouf, Bernard va pouvoir partir, ce qui n’est pas encore sûr pour Rebecca, dont le laisser–passer pour venir jusqu’ici a été mal amputé de son talon à l’arrivée. Finalement tout s’arrangera grâce à l’insistance d’Anastasia.
L’antique Antonov décolle enfin, chargé jusqu’à la garde. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Après moins de deux heures d’un vol qui devrait durer plus du double, l’appareil amorce une descente inattendue. On atterrit à Chokurdakh, petite ville perdue au milieu des prairies. L’avion consomme-t-il trop du fait de son chargement ? Le pilote a-t-il mal fait ses comptes ? On ne le saura pas, mais on doit faire le plein!!!

Enfin arrivés à Iakoutsk, l’hôtel La Cigogne - qui doit nous héberger pour notre dernière nuit avant le grand coup d’aile final vers Moscou et la Suisse – nous réserve une nouvelle surprise. Nous sommes logés au quatrième étage sans ascenseur, et l’eau brille par son absence. La douche rêvée s’envole. Rebecca proteste et obtient des bassines que nous remplissons avec l’eau de la fontaine du couloir. Comme à la plus belle époque soviétique, où les employés se fichaient éperdument du client, le gardien ne bougera pas de sa chaise et laissera Andreï monter la bonbonne d’eau de rechange. Notre dernière soirée s’achève dans la morosité. Notre formidable aventure se termine, la vodka qu’on nous sert ne vaut pas celle de Tcherski. Le lendemain matin, on fait encore une interview express d’un chauffeur de bulldozer travaillant dans une mine de diamants. Il nous emmène à l’aéroport dans son mini-bus. Il est en vacances et fait des extras. Vingt heures de voyage vers l’Ouest plus tard, c’est le moment de la séparation. No comment.

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Tcherski


12 août 2016

Ambiance colonie de vacances

Le groupe prend ses quartiers dans la station scientifique de Tcherski. Bernard et Jean-Marc logent sur une barge amarrée sur un bras de la Kolyma à quelques mètres du bâtiment principal. Vinciane et Rebecca dormiront dans l’annexe de l’ancienne station émettrice de télévision avec une dizaine d’autres scientifiques. Sous l’immense antenne dirigée vers le ciel, une grande salle commune a été aménagée. On enlève ses chaussures avant d’entrer. Les yeux rivés sur leur ordinateur ou leur smartphone, les occupants nous saluent à peine, tout affairés qu’ils sont à profiter du wifi, denrée très rare dans ces contrées perdues.
On se dirait dans une sorte de club med pour scientifiques un peu boy scouts.

Les cinq jours qui vont suivre seront d’une extraordinaire intensité pour nous tous, la fatigue des nuits sans nuit ajoutant à l’excitation de la découverte et des rencontres dans ce lieu unique au monde. Un lieu où la science côtoie la nature, l’une se nourrissant de l’autre, et où le seul moyen de se déplacer en cette saison sont de petits hors bords rapide et bruyants. Parmi les rencontres, celle avec le Bernois Martin Heimann, professeur au Max Planck Institute de Iéna, grand spécialiste du climat et membre du comité de rédaction du dernier rapport du GIEC sera aussi inattendue qu’ enrichissante.

Nous assistons un soir à l’anniversaire de Zimov père. Toute sa famille s’active pour préparer la fête. Au menu: des toasts aux œufs de saumon, des brochettes d’esturgeon cuites au feu de bois, du champagne et évidemment de la vodka. Nous nous régalons. La femme de Nikita et ses filles chantent pour l’assemblée. Il a quelque chose de tragique à observer ces trois femmes avec leur douce voix dans cet univers de virilité exacerbé par les conditions de vie si rudes.

À minuit, sur le toit plat où trône la parabole qui surplombe le réfectoire, la vue sur la taïga, ses nombreux lacs et marais, la pleine lune et les couleurs rosées par le soleil couchant nous laissent sans voix.

Nos virées en hors-bord dans les environs de Tcherski nous ont aussi offert des rencontres mémorables. Comme celle, sous la houlette de Zimov père, de Leonid le pécheur-guitariste, dans sa datcha des bords de la Kolyma. Quelques heures pour toucher à ce qui pourrait être cette fameuse âme russe : un mélange de rudesse et de sensibilité, de brutalité et de tendresse.

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Tcherski


11 août 2016

Le clan Zimov

Nikita Zimov, le fils de Sergueï vient nous chercher à l’aéroport de Tcherski avec sa Land Rover. Quelque quatre kilomètres de piste plus loin, on arrive à la Station scientifique du nord-est installée dans les bâtiments d’une ancienne station émettrice de télévision par satellite de l’ère soviétique.

Tel un acteur Sergueï Zimov apparaît. Gueule sortie d’un roman de Tolstoi, le maître des lieux nous accueille et nous gratifie d’un premier topo sur son projet de lutte contre le réchauffement climatique et la fonte du permafrost.

Sergueï Zimov se révèle être un pédagogue extraordinaire mais aussi un grand cabotin. Même s’il nous est parfois difficile de suivre son anglais dans lequel les r roulent comme des pierres et les ou et les o deviennent de a. Au point que nous mettrons plusieurs jours à comprendre le sens de son expression favorite : « mamaecasistem ». Finalement, après une visite à un glissement de terrain des bords de la Kolyma qui recrache des ossements de mammouths et d’autres grands herbivores du pléistoscène, ce sera l’illumination : l’expression veut dire « Mammouth eco system".
Le fils Zimov n’est pas mauvais non plus dans le genre. La visite qu’il nous organise au Parc du Pléistocène restera dans nos mémoires. Après une chevauchée de plus d’une heure à plus de 40 km à l’heure sur les méandres d’un affluent de la Kolyma - entrecoupée d’une halte chez les scientifiques allemands, qui mesurent les quantités de Co2 et de méthane dans l’atmosphère - et une autre dans une famille de pêcheurs - nous touchons au but de notre si long voyage.

Les effet de l’expérience des Zimov sautent immédiatement aux yeux. Sur plusieurs hectares, la taïga et ses arbres ont cédé la place à une prairie sur laquelle broutent paisiblement une douzaine de robustes chevaux yakoutes, capables, en principe, de résister aux hivers … sibériens. Nous ne verrons pas d’autres espèces (bison, élan ou rennes), dispersées sur le vaste domaine.
Nikita Zimov prend bien soin de nous préciser que son père n’est PAS à l’origine du projet de clonage visant à faire revivre le mammouth. « Mais si un jour quelqu’un veut nous en offrir pour repeupler notre Parc du pléistocène, nous l’accepterons volontiers ».

Avant de quitter ces lieux intrigants, et après une excursion sur un improbable véhicule amphibie destinée à nous montrer comment faire pousser de l’herbe dans un couloir ouvert au tank dans la forêt, Nikita nous fait encore descendre dans le tunnel qu’il a creusé avec ses employés. Pour y étudier le permafrost mais aussi y stocker des poissons congelés.

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Tcherski


10 août 2016

Livraison express de sushi

Cette fois les choses sérieuses commencent. Nous partons vers l’étape-clé de notre voyage : la rencontre avec Sergueï Zimov, le scientifique qui entend lutter contre le réchauffement climatique en recréant l’écosystème du pléistocène.

À l’aéroport de Iakoutsk, Andreï, notre guide, tente de faire passer 1 litre de vodka dans ses bagages. La sécurité le stoppe. L’explication qu’il donne est simple: nous allons au Nord, nous en avons besoin. L’argument fait mouche, la bouteille peut s’envoler. Il doit par contre batailler un peu plus longtemps pour pouvoir emporter avec lui son spray anti-moustiques.
Comme les vols sont rares et chers entre Iakoutsk et les petites villes du Nord, les gens viennent à l’aéroport et demandent aux voyageurs de prendre un colis ou deux à transmettre à des proches. Andreï accepte alors d’apporter quelques sushis jusqu’à Tscherski! Lors du deuxième contrôle des valises, il nous est demandé d’allumer ordinateurs et appareils photos afin de vérifier qu’ils ne sont pas factices.

A 10 :45, l’antique Antonov 24 et sa quarantaine de passagers décolle pour Tcherski dans le grand nord sibérien. La montée au-dessus de la Lena nous fait saisir d’un coup l’importance de ces voies de communications que sont ces gigantesques cours d’eau. Gelés en hiver, on y roule dessus, majestueux en été, on y navigue à bord de bateau de toutes tailles. Durant près de quatre heures, dans un bruit de moteur assourdissant, nous survolons la taïga, ses cours d’eau et ses forêts qui s’étendent à perte de vue.

Et puis c’est l’atterrissage à Tcherski sur une piste en tout venant qui longe un bras de la Kolyma. A la descente de l’avion, rencontre avec nos premiers hôtes: les moustiques, heureux de nous voir arriver, ils nous embrassent chaleureusement pendant que nous attendons nos bagages.

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Tcherski


9 août 2016

Opération anti-moustique

Avant de nous rendre à l’Institut Melnikov du Permafrost à Iakoutsk, Sergueï nous fait faire deux détours. Le premier nous conduit au port des passagers sur la Lena, où des amateurs de pêche venus de la lointaine Saint-Petersbourg embarquent pour une partie de 18 jours le long du fleuve. Puis, on fait un rapide saut au marché chinois pour acquérir des objets qui nous seront indispensable, là-haut à Tcherski, dans notre station scientifique des bords de la rivière Kolima, à 150 km de l’Océan arctique : des vêtements anti-moustiques! Ne trouvant pas de combinaisons intégrales, on se rabat sur des chapeaux à 150 roubles la pièce (un peu plus de 2 francs) et des gants de cuisine. Jamais un investissement aussi dérisoire ne se révélera aussi efficace!

La visite à l’Institut du Permafrost nous plonge dans une ambiance qui, comme la veille à celui de Cosmophysique, fleure bon l’Union soviétique. La statue de mammouth laineux qui trône devant la bâtisse flanquée de l’écusson de l’URSS est du plus bel effet!
Nous avons l’étrange impression d’être dans un musée pour touristes et non dans un institut où la science tente de progresser. On ne voit ni instrument de mesure ni laboratoire.
La visite des sous-sols gelés est menée par Pavel Zabolotnik, ingénieur, grand, charpenté, très russe blanc, avec sa barbe un peu hirsute. La présence de notre groupe dans une des caves à - 8 degrés, située à 14 mètres sous terre, réchauffe la température ambiante d’un degré.

Nous finissons notre journée avec une halte dans un restaurant traditionnel dans un sorte de Ballenberg local. On déguste un «stroganina », soit des “rebibes” de poissons congelés… avec de la vodka!

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Iakoutsk


8 août 2016

Leçon de vodka

Kazan, Voronej, Vladivostok, Irkoutsk, ou encore Simferopol, en Crimée annexée : sur les panneaux des vols internes à l’aéroport de Moscou-Domodedovo, les destinations font rêver. Elles évoquent l’actualité politique récente mais aussi le Michel Strogoff de Jules Verne, le Dr Jivago de Pasternak , Tolstoï ou encore Soljenitsyne. Notre vol pour Iakoutsk en Sibérie centrale – première étape de notre voyage - décolle à 21 :16. Durant six heures nous allons survoler ce continent océan qu’est la Russie, remontant six fuseaux horaires, à la rencontre de cette nuit qu’en fait nous ne verrons plus pendant huit jours.
Vers huit heure du matin (heure locale) les nuages s’entrouvrent et l’immensité apparaît: à perte de vue ce ne sont que forêts, fleuves et méandres, lacs et poches d’eau. De présence humaine : aucune trace.

Et puis c’est la descente sur Iakoutsk, capitale de la République de Sakha (ex-Yakoutie) avec ses près de 300'000 habitants, soit le tiers de la population de ce gigantesque « pays » six fois plus grand que la France, mais vide de présence humaine. La descente se poursuit, la Lena, deuxième fleuve de Sibérie apparaît dans toute sa majesté. Le Boeing vert pomme de la compagnie S7 se pose sous les applaudissements des passagers aux traits déjà très typés.
Le deuxième jour de notre périple a commencé. Mais nous ne dormirons pas de sitôt. Sergueï, notre mentor local nous conduit à l’hôtel pour nous rafraîchir. Pas d’eau chaude ce matin-là. Il ne fait pas froid dans la ville la plus froide du monde, où le thermomètre peut descendre à moins 60 en hiver. Puis on va faire un tour dans cette cité de bric et de broc où se mélange architecture soviétique et bâtiments ultra moderne. Iakoutsk reçoit les 6ème jeux sportifs asiatiques pour enfants - sorte de JO pour lesquels la région a ouvert son portefeuille : nouvelles installations sportives; campagnes de publicité avec comme sponsor principal Alrosa, le leader dans l’extraction de diamants.

Luttant contre le sommeil, nous nous rendons à l’Institut de Cosmophysique - spécialisé dans la mesure des rayons cosmiques - où nous sommes reçus très soviétiquement par son directeur Sergueï Anatolievich Starodubtsev (56 ans). Il semble sortir d’une telenovela russe des années 70 avec ses lunettes fumées et son teint plâtré. Son discours est lui aussi resté bloqué dans ces années de toute puissance soviétique où personne ne parlait encore de réchauffement climatique et où les scientifiques avaient une place très respectée dans la société. C’est un sceptique qui croit plus à l’influence du soleil qu’à celle de l’homme sur le climat. « N’écoutez pas toujours les mêmes, lance-t-il, le temps nous dira qui a raison. Mais je pense que les températures vont baisser ».
Quelque peu interdits par un tel aplomb, nous quittons l’institut pour nous rendre chez Galina une consoeur. Son discours très « officiel» sur la Crimée et la politique étrangère russe nous interpelle. Serions-nous complètement décalés? Les jours à venir nous le dirons.

Une belle surprise nous attend à une quinzaine de kilomètres du centre ville: la visite de la datcha de la si charmante Zoia Vassilievna, une adorable babouchka de 81 ans qui réussit en trois mois d’été à faire pousser toutes sortes de légumes dont des aubergines. Pour nombre de Sibériens, cette activité permet de se nourrir sainement et à bon compte avant le long hiver.
Avant de tomber épuisés sur nos lits, Andreï, notre guide-interprète pour tout le voyage, nous emmène au restaurant où il nous donne sa première « leçon de vodka ». « Le premier verre, assure-t-il avant de le vider cul-sec, c’est comme un souffle d’air frais qui en appelle un autre. Et puis, si tu ne fais pas de mélange, tu n’auras jamais mal à la tête le lendemain, » ajoute cette force de la nature qui a déjà été huit fois aux pôles (4 fois au sud, 4 fois au nord) . Sur la concentration en alcool, Andreï a sa théorie: « à 38° ce n’est pas de la vodka, à 40° elle est parfaite et à 45° elle n’a plus de goût.» Serait-ce là le secret de la vodka et la raison pour laquelle elle est un tel problème de santé publique en Russie?

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Iakoutsk