Markus Maire, tendre colosse, détient le record

En 2004, à Lucerne, il avait envoyé le caillou de 83,5 kilos à 4,11m. Douze ans plus tard, il se sent un peu oublié…

La porte s’ouvre, et c’est la surprise. Le quadragénaire qui sourit et tend la main, sur le seuil de sa maison de Planfayon (FR), n’a rien d’un ogre. Il ressemble plutôt, par sa carrure en finesse, aux décathloniens qu’on vient de voir concourir aux Jeux Olympiques de Rio. Il y a douze ans, à Lucerne, cet homme-là, qui pesait alors 116 kilos (il en fait 94 aujourd’hui et il a 46 ans) avait sidéré les foules en envoyant la pierre d’Unspunnen à 4,11 mètres. Son record tient toujours.

Forcément, on imagine qu’il fait partie des invités de prestige de la Fête fédérale, et qu’il sera à Estavayer et à Payerne pour voir si son record tombe. Mais non, pas du tout. Personne ne l’a invité, et il se sent même un peu oublié. «Je m’y habitue, mais c’est dommage.» Il n’en fait pas toute une affaire, mais sous ses pectoraux impressionnants il y a un cœur d’époux, de papa (Olivia et Pascal ont 14 et 12 ans), de sportif qui bat à l’évocation de cette carrière de lanceur de pierre qui lui valut la gloire auprès du public et dans les médias.

Au bord de la rivière

Tiens, justement, parlons-en: comment devient-on lanceur de la pierre d’Unspunnen? C’est tout simple, dans l’explication, il y a comme dans plein d’aventures sportives la présence d’un père ou d'un grand-père. «Je devais avoir quinze ou seize ans, je faisais de la lutte et mon père m’a emmené à Unspunnen et à Sion. J’avais aussi vu des fêtes au Lac Noir, à côté de chez nous, où la pierre lancée ne pèse que 56 kilos. À chaque fois, j’ai été subjugué par ce mélange de tradition, de force, de stabilité, d’équilibre.» Du coup, Markus et un pote à lui sont descendus au bord de la Singine et ils se sont mis à choisir des cailloux plutôt ovales, ressemblant à la pierre d’Unspunnen, pour s’entraîner. Comment les deux complices pouvaient-ils être sûrs que les cailloux faisaient le bon poids? «C’est mon grand-père qui descendait les peser sur place avec sa balance à moutons!» Le voilà donc qui cherche comment la soulever, qui met en pratique ce qu’il a appris sur la «petite» pierre des fêtes du Lac Noir, ce qu’il a vu faire par les anciens en les observant très attentivement, qui tâte chaque détail et affine sa propre technique.

Markus est ébéniste de formation. Aujourd’hui, il travaille dans une fabrique de tapis industriels, mais pendant des années son esprit méticuleux d’artisan du bois lui a été utile pour approcher, apprivoiser ses pierres. Et pour préparer son corps à cet effort monumental qui consiste à la saisir, à la soulever, à l’élever tout là-haut à bout de bras, puis à la propulser après un élan de près de dix mètres! «J’aimais les défis depuis tout jeune. À seize ans j’avais gagné une couronne régionale en lutte. Je faisais du ski de fond. J’ai même été champion suisse junior de bodybuilding. Mais je veux toujours tout comprendre. Pour le lancer de la pierre, je voulais savoir comment mon corps pourrait arriver à faire ça. J’avais aussi compris qu’il faut la lancer le plus haut possible pour qu’elle aille loin. Il fallait transmettre ma force à la pierre!» Il se souvient: «Avant de faire mon tout premier concours, quand j’avais annoncé aux copains que je participerais, ils avaient tous rigolé. Le plus costaud de tous riait le plus fort, mais moi je savais de quoi j’étais capable, je savais que je pouvais m’imposer tout un programme et une discipline et y arriver.» Il se classa huitième à Olten, avec 3,46 m. On connaît la suite.

Un abo en cadeau

Après son record en 2004, puis sa victoire à Unspunnen en 2006, il a reçu des offres de sponsoring. Jusque-là, son seul gain lui était venu d’un entrepreneur généreux qui lui avait offert un abonnement au fitness. On est loin du professionnalisme et du sponsoring qui imprègnent de plus en plus la lutte. Mais il ne voulait plus continuer: «Quand tu te lances dans ce sport comme je le faisais, tu n’as plus de loisirs, tu ne fais que surveiller ton poids - tu dois grossir, avoir des cuisses puissantes, car le bas doit tenir le haut! - et vivre pour la performance.» Il reste à Markus le bonheur d’avoir compris de quoi il était capable. Et aujourd’hui, il espère que son record sera battu. «Ce serait le signe que la relève existe. Une relève propre, qui fait les choses pour le plaisir, pour le sport.»

Le hornuss, baseball ancestral des montagnards

Sport d’adresse et de précision, le hornuss est la troisième des disciplines de la Fête fédérale d’Estavayer 2016. A la fois golf et jeu de balle, il peine toutefois à séduire en terres romandes.

Quand on demande à Pierre Heuberger si son sport fétiche est difficile à pratiquer, il sourit. «Essayez de manipuler une tige souple de 3 mètres de long et de 300 grammes. Encore, maintenant la tige est en fibre de carbone. Au début c’était du noisetier qu’il fallait souvent tailler avant le match.» Définitivement mordu, cet agriculteur de Signy est, avec ses fils, l’un des derniers joueurs romand de Hornuss. Son club de Commugny-Coppet s’est dissous en 2006. La dernière équipe romande active se situe à Tramelan dans le Jura.

Troisième discipline, après la lutte et le lancer de pierre, qui seront à l’honneur cette fin de semaine à l’occasion de la Fête fédérale des jeux alpestres à Payerne, le Hornuss est autant méconnu sous nos latitudes qu’il est populaire en Suisse alémanique. La ligue nationale, l’Eidgenösslischer Hornusser Verband, revendique rien qu’à elle seule 170 clubs répartis en cinq ligues, avec à chaque fois 15 à 18 joueurs. Ils seraient au total un peu moins de 8000 joueurs sur toute la Suisse, répartis dans 271 sociétés. «En Suisse centrale, le Hornuss remplace presque le club dans les villages, poursuit Pierre Heuberger. On y joue à l’école, de père en fils, beaucoup de filles participent aux ligues juniors… Mais pour nous il fallait se déplacer chaque week-end pour les matches. C’est devenu trop lourd.» Sans parler de la difficulté de trouver la relève.

«Il faut trois ans pour former la technique d’un joueur», complète le passionné de La Côte. Car le Hornuss, est une subtile et complexe combinaison de patience, de force et de précision. A tour de rôle, chaque joueur de l’équipe passe à la frappe au bout d’un terrain de 200 à 350 mètres. A l’aide de sa longue tige semi-rigide, le stecken, et de la force centrifuge, le lanceur doit parvenir à frapper correctement le petit palet de 62 mm disposé au bout du «bock», la rampe de lancement fixée au sol.

Pour éviter les mauvais tirs du «nouss», le bruyant volant noir projeté parfois à 300 km/h, des panneaux de protection sont souvent plantés aux pieds de la rampe. L’équipe adverse, disposée en face avec de larges palettes de bois pesant chacune 4 kg, doit ensuite intercepter ce puck volant le plus vite possible. «Et surtout ne pas le quitter des yeux, ça se joue en deux secondes», note Pierre Heuberger. Le port du casque n’est pas obligatoire.

Une fois chaque joueur passé deux fois au lancer, les équipes changent de place. Le nombre de point du club et de chaque joueur est ensuite calculé en fonction de la distance parcourue par les nouss. En général, un match dure entre 3h30 et 4h. «Alors à moins de connaître chaque règle en détail, le jeu peut du coup paraître long et peu attractif», concède l’agriculteur.

Ce qui explique l’absence d’engouement national pour ce sport ancestral, c’est aussi la volonté des joueurs d’éviter tout envol financier de la discipline: les mises des matches sont limitées à 400 francs voire quelques verres, les sponsors y sont rares, et les places aux Fêtes fédérales – le Graal des sportifs – difficile à obtenir. En moyenne, un joueur peut espérer participer à une de ces grands-messes une fois tous les trente ans.

A noter que les origines du hornuss restent difficiles à établir. Joueurs et spécialistes parlent volontiers d’anciens entraînements guerriers ou de jeux d’adresses servant à régler les différends entre les vallées. «Tout a commencé un jour où des jeunes ont séché le culte pour aller lancer des cailloux», croit savoir Pierre Heuberger, qui joue aujourd’hui à Chiètres. Les premières sources placent les débuts du hornuss avant le XVIe siècle dans l’Emmental.