Ils ne pensent qu’à la lutte!

Parmi les 275 lutteurs inscrits pour la Fête fédérale, six Vaudois seront présents dans les ronds de sciure, au cœur de l’arène, devant plus de 52 000 spectateurs. Cinq sélectionnés évoquent leur passion.

Nous sommes allés à la rencontre de cinq des six lutteurs vaudois – Pascal Piemontesi, le sixième, est en vacances loin d’ici! – qui seront dans l’arène dès le 27 août tôt le matin, pour la Fête fédérale d’Estavayer-le-Lac. Des gars passionnants, passionnés, épatants, ancrés dans la vie, qui aiment expliquer pourquoi c’est ce sport-là qu’ils ont choisi et pas un autre.

HARALD CROPT

Né le 25 avril 1983. Vigneron encaveur, il mesure 193 cm et pèse 124 kilos. Marié et père de deux enfants, il habite à Ollon et fait partie du club de lutte d’Aigle. Il a conquis 19 couronnes dans diverses fêtes.
«J’entraîne les jeunes. La lutte m’a tellement apporté que j’ai envie de lui redonner»

Premier rendez-vous: chez Harald Cropt, vigneron à Ollon. Juste avant la pluie qui n’était pourtant pas annoncée, il a montré dans ses mains de lutteur les petites grappes attaquées par le mildiou. «Beaucoup d’eau et de chaleur, le champignon adore ça.» Entre deux traitements pour sauver ce qui peut l’être, le vigneron trouvera gentiment le temps de poser en lutteur pour être photographié par Chantal Dervey.

L’averse tombe avec fracas, on se réfugie dans le carnotzet. Au mur, la photo en noir et blanc d’Edouard, l’arrière grand-père, qui fut commissaire de police au village. Entre lui et Harald, il y a eu des décennies sans lutteur. Jusqu’au jour où quand il avait 14 ans, le président du club voisin a dit au papa de Harald que son môme devrait lutter. Depuis, il n’a plus arrêté: «J’avais essayé d’autres sports sans trouver celui qui me convenait. Mais au début je ne touchais pas terre. Il faut apprendre les prises, la technique, les mouvements, les chutes. Apprendre à perdre, à accepter les décisions de l’arbitre. Il faut de la persévérance et de la patience, ça ne vient pas tout seul. Mais la lutte, c’est comme une deuxième famille où tu découvres comment gérer ton corps, ta concentration, tes sentiments, tes émotions, les influences extérieures.»

Le monde de la lutte ne vit plus dans les marges, il se professionnalise, beaucoup d’Alémaniques ont des sponsors, travaillent à temps partiel. «Le roi d’il y a trois ans ne travaille pas. Si tu veux être dans les meilleurs, c’est comme ça. Je ne suis pas envieux, mais je suis un pur amateur, issu de l’époque où la lutte était peu médiatisée.»

Un renard de 124 kilos

Le quotidien du lutteur Harald Cropt, c’est la vigne du matin au soir, les entraînements, les fêtes régionales le dimanche à la belle saison, sa famille. (Daniela et lui ont deux filles, Louise et Lina, de 5 et 2 ans.) Et l’avenir, c’est la Fédérale. «Devenir roi, je n’y pense pas. Un roi de plus de trente ans, ça n’a jamais existé. Et les Suisses allemands sont très forts. Mais j’ai de l’expérience. Le vieux renard, c’est moi.» Un renard de 124 kilos et 1,93 m.

Arrive Madeleine, sa maman haïtienne dont Harald a hérité la couleur de peau. Se sent-il l’ambassadeur des gens de couleur dans l’univers de la lutte très lié à la culture et aux traditions de la Suisse profonde? «Pas du tout! Je suis moi, c’est tout. L’ambassadeur des vignerons!» La maman fait deux bisous sur le front du vieux renard et lui rappelle qu’il doit être fort mentalement. «Oui maman!»

STÉPHANE HAENNI

Né le 4 décembre 1991. Boucher dans l’entreprise familiale à Vucherens. Il mesure 184 cm pour 110 kilos. Il est membre du club de lutte de Haute-Broye. Il a remporté 19 couronnes dans diverses fêtes.

Deuxième rendez-vous: chez Stéphane Haenni, boucher à Vucherens. «J’ai commencé à lutter à huit ans grâce à mon cousin Thomas qui m’avait attiré au club de Haute-Broye. J’y ai trouvé de l’amitié, de la solidarité, on lutte les uns contre les autres toute l’année, mais dès qu’on sort du rond de sciure, on est des vrais potes.»

Stéphane n’oublie pas l’entrée dans l’arène, pour sa première Fête fédérale, à Frauenfeld. Il avait dix-huit ans, il était déjà costaud. Il l’est encore plus maintenant, mais rien que d’y penser, les frissons lui reviennent. «C’est une vraie fierté de vivre ça. De pratiquer un sport traditionnel de chez nous. Car la lutte est un vrai sport. Ce n’est pas juste un truc entre paysans après le boulot. D’ailleurs de plus en plus d’athlètes, venus d’autres sports, se mettent à la lutte suisse.»

Dans le laboratoire où s’activent les bouchers de l’entreprise familiale – on y fait tout, de l’abattage au traiteur – il y a Philippe, le papa de Stéphane. Il regarde en souriant son fils – quatrième génération de bouchers – qui maintient en l’air, en une étreinte qui le fait transpirer, une cuisse de bœuf, huitante-cinq kilos quand même, pour la photographe Vanessa Cardoso. Le papa reconnaît: «J’ai découvert la lutte grâce à Stéphane. Petit, on l’amenait partout. On a appris les règles, les prises, c’est un monde prenant et profond.»

«Entre lutteurs, on se connaît, on s’estime, on est copains, on s’échange des informations avant les combats»

MICHAEL MATTHEY

Né le 17 juin 1990. Employé de commune à Chardonne, célibataire. Il mesure 175 cm pour 95 kilos. Il est membre du club de lutte de Mont-sur-Rolle. Il a gagné 23 couronnes dans diverses fêtes.
«La lutte m’a apporté une façon de vivre, de me respecter et de respecter les autres»

Du judo à la lutte

On arrive à Chardonne où Michael Matthey travaille à la voirie. Même harmonie musculaire que ses coéquipiers, même puissance qui se trimballe avec légèreté. Jusque sur le tonneau décoratif devant la Maison de Commune, où Jean-Paul Guinnard le photographie.

Michael avait 9 ans, à Fleurier, quand il est passé du judo à la lutte. «Le judo, pour un gars turbulent comme moi, c’était trop strict. Un copain de mon père m’a dit de venir essayer de lutter, et j’ai adoré ça. Comme j’étais un des plus petits, j’ai dû travailler la technique.»

Michael s’entraîne souvent à Kirchberg, près de Berne, où il retrouve Matthias Sempach, le roi de 2013. «Il m’arrive de le mettre sur les épaules, mais ce n’est que de l’entraînement. À la Fête, pour devenir roi, il faudra coucher tous les Bernois, et ils sont très forts!» A propos des Alémaniques, Michael remarque: «Là-bas, ce sont des stars. On parle d’eux chaque semaine dans les journaux, on les reconnaît dans la rue, comme les footballeurs. Je me suis baladé avec Matthias Sempach, c’était fou. Mais il n’a pas changé, il reste le même, simple, sympa.»

Michael n’a qu’un seul adversaire invincible: ses insomnies. «À Berthoud, lors de la dernière Fédérale, j’ai passé deux nuits sans dormir une minute.» Le colosse a essayé la méditation, la sophrologie, rien n’y a fait. Au lendemain d’Estavayer, Michael s’envolera pour San Francisco où il ira lutter lors d’une fête organisée par les Suisses de là-bas. Il dormira bien.

VICTOR CARDINAUX

Né le 11 novembre 1996. Mécanicien autos à Villars-le-Terroir. Il mesure 182 cm pour 83 kilos. Membre du club de lutte de Lausanne. Il a gagné 5 couronnes dans diverses fêtes.

La lutte ou la musique? La lutte!

Nous voilà chez Victor Cardinaux, à Villars-le-Terroir. Le jeune mécanicien sur voitures a découvert son sport au Musée olympique. «J’avais huit ans. Avec mes parents, on a vu des vidéos de lutte du monde entier. Le soir même j’étais inscrit au club de Lausanne.» Dans cette famille où les cinq enfants et les parents sont musiciens, Victor, l’an dernier, a dû choisir entre la lutte et l’euphonium. Ce fut la lutte. «Pour l’adrénaline!»

Cette année, il est sponsorisé par des entreprises de la région. Le voilà, un peu, sur la trace des semi-pros ou pros de Suisse alémanique. Avec en tête l’envie de décrocher une couronne fédérale. «Ce qui arrivera arrivera, mais je vais tout donner!»

Sa maman, Anne, le regarde. Elle est présidente du club de Lausanne. Elle l’a suivi et emmené partout. Elle n’a jamais eu peur pour lui. «Je le grondais pour qu’il arrête de criser», dit-elle. Ah bon? «Au contraire, tu me disais de m’énerver un peu, d’arrêter d’être trop gentil», affirme Victor. Au dos de la veste qu’elle portera dans quinze jours, la maman a fait apposer «Lutte suisse, tradition passion» par une couturière. «Chez nous, on aime le pays, son folklore. Je joue du cor des Alpes.» Et elle fait des albums avec toutes les photos des combats de Victor. «Pour garder cette ambiance, le sens de ce sport, de ces rendez-vous.»

Dehors, Victor a pris Scotch le saint-bernard dans ses bras, pendant qu’Odile Meylan les photographie. Le lutteur n’a pas couché le chien sur les épaules. Il garde ses prises pour la Fédérale.

«Si je gagne le taureau? On le mettra dans le pré et on le gardera un certain temps. Mais ce sera difficile!»

MARC GOTTOFREY

Né le 25 septembre 1994.

Un moteur diesel qu’on n’arrête pas

On file chez Marc Gottofrey, à Echallens. Coup d’œil dans la salle où le jeune boucher garde ses trophées. Plein de toupins. Celui gagné à Bâle en 2010 est son chouchou: «Les lutteurs alémaniques me l’ont laissé à la demande d’un des leurs qui avait vu ma bonne feuille de combats. Un sacré geste!» Mais c’est avec le crâne de la première vache qu’il a tuée (en 2012) dans son métier qu’il pose pour la photographie.

Marc a la lutte dans le cœur: «Si tu perds, c’est de ta faute, pas comme au foot où c’est toujours la faute des autres. Et c’est du combat, mais pas des coups.» Son père, à ses côtés, le bouscule du regard avec tendresse: «Il n’abandonne jamais, c’est un moteur diesel. Long à se mettre en route mais qui ne s’arrête plus.» Marc ne dit rien, regard ailleurs. Il est peut-être déjà dans l’arène. Il murmure: «Nos Jeux olympiques à nous. C’est un grand honneur de pouvoir y participer.»

«Je n’ai aucun mauvais souvenir de lutte, même si comme tout le monde j’ai eu dans la bouche de la sciure salée»

PASCAL PIEMONTESI

Né le 6 juin 1988. Policier domicilié à Eclépens, il pèse 120 kilos pour 188 cm. Le colosse vaudois a amassé 26 couronnes.