Les prix de la Fête fédérale de lutte incarnent le plus grand des honneurs

Motos, cloches, lits, tracteurs, génisses, tables, frigos ou tondeuses à gazon. A Estavayer, ces trophées ont une valeur inestimable.

La tradition d’offrir un taureau, symbole de force et de détermination, au roi des lutteurs se perd dans des temps immémoriaux. Sélectionné avec soin des années avant la fête, l’animal doit être apporté dans les arènes après le dernier combat, accompagné d’une enveloppe d’espèces sonnantes et trébuchantes dont le montant n’a pas été révélé. La raison? En théorie,le lutteur peut très bien ne pas être un agriculteur et choisir de rendre l’animal à son propriétaire, ou le taureau se casser une patte quelques jours après la fête et finir en saucisses pour quelques milliers de francs seulement. Car la vraie valeur de ce taureau de 1100 kg, c’est sa génétique. Et à en juger par les regards envieux des éleveurs défilant déjà devant son étable installée sur la piste de Payerne, le jeune Mazot n’aura aucune difficulté à trouver preneur.

Né le 13 septembre 2013 aux Ecasseys (FR), le taurillon d’abord baptisé Poséidon a été sélectionné il y a deux ans par un jury de professionnels de la Fédération fribourgeoise holstein. «D’abord pour ses qualités génomiques, et aussi pour son extérieur», précise Alexandre Papaux, l’un de ses trois éleveurs qui ne quitte plus la bête des yeux.

«Normalement on ne les garde qu’un an. Lui est resté trois ans, forcément on s’attache.» Il poursuit. «Pouvoir présenter une bête à la Fédérale, c’est quelque chose qui ne se présente qu’une fois dans la vie d’un éleveur. C’est une chance unique.» Le taureau de la fête de Berthoud (BE), remporté en 2013 par le Bernois Matthias Sempach, sert encore aujourd’hui de reproducteur. Véritable star en Suisse alémanique, le simmental Fors vo dr Lueg est l’objet d’une page Facebook et d’une chanson de jodel.

Stéphane Haenni de Mézières
«Je ne vois pas à quoi me servirait une moto, en plus il faudrait faire le permis. Non, il faut plutôt quelque chose qui reste. J’aimerais bien un toupin, je le mettrais dans le salon avec les autres. Ce sont plus que des trophées. Il y a l’histoire qui va avec, et on est fiers de montrer ce qu’on gagne et ce qu’on fait.»
Benjamin Gapany de Marsens
«Le rêve serait de repartir avec le taureau, mais il faut être réaliste. Tout est magnifique ici. Il faut un souvenir qui reste. Pourquoi pas une génisse pour notre exploitation? Ou un quad, ça peut servir et il faut aussi savoir se faire plaisir. C’est ce que je vais essayer de faire samedi dans les arènes. Il faut oublier le stress et lutter pour nous.»

Dans l’écurie des prix vivants, outre le taureau réservé au roi, ruminent tranquillement six génisses et trois chevaux. S’y ajoute tout le contenu du pavillon des prix. Dans cette tente plantée près des immenses arènes de la Fête fédérale de lutte d’Estavayer 2016, les quelque 400 prix exposés et réservés aux champions de la sciure remplissent un inventaire qui mettrait même Prévert en difficulté. Jugez vous-même. Le catalogue va des incontournables cloches, toupins, tableaux et souvenirs estampillés du nom de la fête aux plus surprenantes automobiles, motos, lits, machines agricoles, outils, paires de skis, costumes trois pièces, jacuzzi et appareils de musculations.

Dans moins d’une semaine, ces prix seront emportés les uns après les autres par chacun des lutteurs, rentrant dans le pavillon par ordre de classement. D’abords le roi de la lutte et les couronnés (environ 15% des participants), puis les autres. Sans surprises, ce sont en premier lieu les prix de valeur facilement revendable qui risquent d’être choisis: il y a un tracteur élévateur à 30’000 francs et une cuisine à 20’000 francs. Mais peu importe. Le simple fait de repartir avec un morceau de la «Fédérale» constitue déjà une immense fierté pour les lutteurs sélectionnés. «C’est un honneur et quelque chose d’unique, commente Martial Sonnay, chef technique des lutteurs vaudois. Il ajoute: «Vous en connaissez beaucoup des sports où tout le monde gagne un prix?»

Samedi, la délégation romande de ces «Jeux olympiques» des sports traditionnels visitait pour la première fois le site. Avec, pour beaucoup d’entre eux, un peu d’appréhension. Il suffit d’une blessure la saison prochaine pour mettre fin à leur carrière. Et transformer leur participation à cette unique compétition nationale en précieux souvenir. Du coup, on repère les lieux et on cherche un trophée éternel.

«J’aimerais bien repartir avec un toupin, espère Stéphane Haenni, lutteur de Mézières. Je le mettrais en bonne place dans le salon. On est content de pouvoir montrer ce qu’on gagne, ce qu’on fait dans notre sport.» Tandis que certains professionnels guignent déjà ce qui pourra leur être utile. «Je rêve d’une génisse pour notre exploitation. Ou d’un quad, ça peut servir et il faut aussi savoir se faire plaisir», songe Benjamin Gapany, semi-professionnel fribourgeois et grand espoir des supporters romands.

  • Un vol en mirage III d’une valeur de 10’000 francs
  • Des machines à laver, une dameuse et des cloches
  • Une voiture
  • Une génisse
  • Un VTT et des bouteilles de vin
  • Un grill mobile
  • Un lit avec matelas
  • Une pendule neuchâteloise
  • Une moto
  • Un séjour dans un hôtel
  • Des tondeuses à gazon
  • Un marteau piqueur
  • Une fenêtre de toit
  • Le premier prix, Mazot le taureau

Visibilité

Outre la tradition, ce qui explique cet incroyable catalogue de récompenses c’est aussi une lutte qui a eu lieu loin des arènes et du public: être présent dans ce pavillon et offrir un prix à un athlète apporte une visibilité en or pour les sponsors. Rien que durant la Fête, des dizaines de milliers de visiteurs passeront admirer les sésames, dûment présentés par les entreprises, associations ou communes.

Certaines d’entre elles réservent leur place trois ans à l’avance. Le taureau réservé au roi est ainsi estampillé Mazot de Cremo, Payerne et Estavayer offrent un vol en Mirage III, telle ou telle entreprise offre une machine à laver, un toboggan ou une machine-outil… Sans parler du capital génétique des cheptels de pointe, présentés par leurs éleveurs. A noter que les clubs et les passionnés de la lutte ne sont pas en reste. «Mon fils est bûcheron. Il a offert cette table là-bas», sourit Blaise Decrauzat, président des lutteurs romands.

Reste à savoir comment ces prix seront emportés par les gagnants. «On se débrouillera toujours pour trouver la place», réfléchit un Vaudois. Dans les rangs des lutteurs, il se raconte encore l’histoire d’un athlète trapu qui a, un jour, dû ramener tant bien que mal une cloche plus grande que lui.

Victor Cardinaux de Villars-le-Terroir
«C’est ma première Fête fédérale, l’objectif c’était déjà de pouvoir y participer. Je prendrais un toupin aussi. Avec un peu de chance il en restera, les grands champions en ont déjà des milliers. C’est un souvenir pour notre vie entière. On fait quoi d’une moto une fois qu’elle ne roule plus. On la garde?»