Dans le secret de l’organisation des combats

La lutte suisse, ce n’est pas comme le tennis. Il n’y a pas de tirage au sort qui trace en quelque sorte la route de chaque joueur dans le tournoi. On ne préserve pas les meilleurs, au contraire. Prenons l’exemple de ce qui se passera dès samedi matin à Estavayer. Les lutteurs effectueront un premier combat - en fait, on appelle cela une passe - dont les deux acteurs ont été désignés par le chef technique fédéral. À l’issue de ce premier combat, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, les lutteurs seront très subjectivement dirigés vers de nouveaux adversaires. «Il s’agit de penser en premier lieu au spectacle, de garantir de beaux duels aux spectateurs», explique Ruedi Schläfli, chef technique de la lutte romande. «Nous veillons à ce qu’au cours des premières passes, des lutteurs de la même association régionale ne se rencontrent pas. Sauf si l’une d’elle présente un grand nombre de lutteurs, dès lors la confrontation serait inévitable vers la fin des passes.»

Mais qui “dirige” l’ordre et le contenu des combats? «C’est la commission technique fédérale, formée des représentants des associations régionales et du chef technique national. Nous délibérons dans le plus grand secret, en conclave, avec une idée commune: équilibrer les choses en permanence, pour redonner une chance à chacun au fil des passes.» Mais franchement, cela ne tient-il pas de la politique avec tout ce qui va avec? «Je dirais que nous avons des discussions très humaines, dans lesquelles le ton peut monter très fort. Mais à la fin de la journée, les caisses de bières sont là, et le calme et la bonne humeur sont de retour.» Le ton monte, mais pourquoi en somme? «Parce que chaque chef technique veut essayer, sans en avoir l’air, de favoriser les lutteurs de son association en le plaçant devant des adversaires qui lui sont favorables. Mais quoi qu’on se dise, aucun lutteur ne peut être protégé ou préservé jusqu’au bout, il faut bien que chaque aspirant à une couronne fédérale fasse ses preuves.»

C’est impressionnant car invisible pour les spectateurs ou les téléspectateur: les discussions de la commission technique fédérale durent toute la journée, au fur et à mesure des combats. «Oui, dit Ruedi Schläfli, nous sommes sans arrêt en train de classer les concurrents pour les passes suivantes. Cela demande beaucoup de concentration d’autant que, plus on avance dans la journée, plus les discussions deviennent solides puisque l’enjeu se fait plus important. C’est un vrai travail, nous sommes dans le village des lutteurs, on voit très peu les duels, à la rigueur sur une télévision. Mais nous sommes en lien permanent par radio avec nos coachs, notre staff technique, qui nous informent sur la performance, la santé, la forme de nos lutteurs. C’est ainsi que nous pouvons anticiper sur l’ordonnance des combats à venir.»

«Compromis helvétique par excellence»

Et le chef technique romand est-il défavorisé ou minorisé face à l’armada alémanique? «Je ne suis pas le petit, mais je dois me défendre, jouer des coudes, défendre mon steak comme les autres. Cela dit, chaque chef technique est respecté. C’est le compromis helvétique par excellence. Préserver l’équilibre. Discuter. Arranger les confrontations pour en faire sortir le côté sportif et spectaculaire. Nous pouvons aussi nous tromper: on voit des grands favoris mordre la sciure devant des lutteurs qu’on n’attendait pas aussi forts. Mais au bout du compte c’est vraiment le meilleur lutteur qui devient le roi.»

Les 275 concurrents feront quatre combats chacun le samedi. Les qualifiés disputeront deux combats le dimanche matin, après lequel un tiers des lutteurs seront éliminés. Il en restera une centaine, qui auront le droit de continuer et de disputer ce qu’on appelle le championnat des couronnes. Ceux qui gagneront leur septième passe seront assurés de remporter une couronne fédérale, le but suprême pour la plupart d’entre eux. Les Romands vont-ils s’en sortir avec les honneurs? «Oui, nous allons faire parler de nous dimanche, j’en suis convaincu. Nous sommes en constante évolution. Ce ne sera pas comme à Berthoud où nous n’avions remporté aucune couronne fédérale…», sourit Ruedi Schläfli avec un optimisme sincère.

L’art de faire mordre la sciure

Réunis au local d’Oron-la-Ville, quatre lutteurs vaudois ont décortiqué quelques prises typiques de leur sport de combat. Avec démonstrations à l’appui.

La gestuelle est ancestrale. Mais toujours aussi efficace. Le menton appuyé sur l’épaule de son adversaire, chaque combattant se saisit de la culotte de son rival. La main droite sur le ceinturon et la gauche sur le pli. Puis les pas s’enchaînent et les ardeurs se déchaînent. Avec un seul objectif: plaquer l’autre dos au sol. Ingrédient indissociable de la lutte suisse, le fameux caleçon en jute trouve son origine dans les loisirs des bergers. «Jadis, les gaillards n'avaient qu'une chemise et une paire de pantalons pour toute la saison à l'alpage. Alors ils utilisaient une culotte pour ne pas détruire leurs habits», raconte Harald Cropt, qui en est à sa cinquième participation à la Fête fédérale de lutte et des jeux alpestres.

Depuis ces temps immémoriaux, le nombre de prises s’est multiplié. On en dénombre aujourd’hui une centaine. A commencer par le Kurz. Un basique des plus utilisés. «On me l’a appris quand j’ai commencé la lutte, expose Stéphane Haenni, les pieds dans la sciure du local d’entraînement d’Oron-la-Ville. Je gagne quasiment toutes mes passes avec cette prise.»

Son partenaire de combat au sol, le lutteur de Mézières serre la main du “vaincu” pour l’aider à se relever et lui ôte la sciure qu’il a dans le dos. «Dans ce sport, il y a beaucoup de respect et c’est ce que j’aime», apprécie Victor Cardinaux en se relevant.

Tout en force…

Comme il n’y a pas de catégorie de poids, la diversité des prises permet d’avoir des techniques à appliquer autant contre un David que contre un Goliath. Du haut de ses 124 kilos, Harald Cropt le démontre avec le Gamen. «C’est une prise que j’utilise souvent sur des petits gabarits, des lutteurs qui sont plus fluets que moi, explique le vigneron encaveur qui mesure près de 2 mètres. Donc il faut que je les serre, que je les ceinture et que je les amène gentiment au sol.»

Inversion des rôles à présent. Cette fois c’est Marc Gottofrey - 85 kilos sur la balance - qui va effectuer un tour de hanche sur le colosse d’Olon. «Le but c’est de rentrer sous l’adversaire, lever les genoux pour le soulever, prendre son bras, tourner la tête et après le faire tomber au sol», résume le lutteur d’Echallens.

La technique l’emporte donc sur les rapports de poids. Elle se peaufine au fil des années, surtout entre octobre et mars, avant que les rencontre de lutte n’occupent la plupart des week-ends. Mais s’il est confortable de répéter telle ou telle prise durant un entraînement, il en va autrement en compétition. «Je ne sais pas si je vais faire cette prise à la Fédérale, mais on ne sait jamais», sourit Marc Gottofrey. Dans ce contexte, il s’agit avant tout de profiter de la moindre ouverture pour placer la prise qui clôturera le combat.

… et en finesse

Et lorsqu’il n’y a pas d’occasion à saisir, il faut en provoquer une. La vélocité est alors un gros atout. A l’instar de la dynamique mise en oeuvre par Victor Cardinaux avec le Chassé. «Pour cette prise, il faut être vraiment surtout très rapide et très technique», appuie le jeune lutteur de Villars-le-Terroir.

Enrobés de sciure et de sueur, les quatre passionnés de lutte mettent fin à leur entraînement. A ce stade, l’adrénaline les chatouille mais le stress ne semble pas les atteindre. Les Vaudois se sentent plutôt honorés de bientôt entrer dans l’arène de la Fédérale. Et de combattre devant des dizaines de milliers de paires d’yeux à la manière de «gladiateurs des temps modernes», ajoute Victor Cardinaux.